Berlinale: Les frères Taviani en compétition avec "Cesare deve morire"

Cesare deve morire ©Umberto Montiroli

Du grand cinéma en compétition officielle avec les frères Paolo et Vittorio Taviani et leur « César doit mourir ». Non pas parce que ce sont les frères Taviani et qu’ils font déjà partie de l’histoire du cinéma, ceux qui nous suivent savent ce que j :mag a pensé de leur dernier film Le Mas des Alouettes(2006) présenté également à la Berlinale, non tout simplement parce que ce film est tout ce que l’on demande au cinéma : donner à réfléchir, offrir des émotions, mettre un éclairage sur un point de la société et du monde et ceci si possible avec un souci artistique.

Shakespeare et la prison

Une pièce de théâtre, Jules César, un théâtre municipal situé dans une prison de Rome, le Rebibbia théâtre (et prison), une troupe d’acteurs-détenus de la section de haute sécurité, condamnés à de longues peines de prison : de cette matière première les frères Taviani ne font pas une pièce de théâtre filmée mais bel et bien un film de cinéma. Fabio Cavalli, le metteur en scène qui travaille depuis plus de dix avec des détenus et a déjà monté au Rebibbia La Divine Comédie de Dante ou la Tempête de Shakespeare a « réalisé qu’il était plus important de restituer l’esprit du texte, son sens, pas la langue elle-même. C’est pour cela que je demande aux acteurs de dire leur texte dans leur propre dialecte, dans leurs langues natales. » Les frères Taviani, au départ ont été un peu surpris mais « surpris de contentement d’entendre les acteurs murmurer, crier, jurer en sicilien, en dialecte d’Apulie, en napolitain…Nous avons réalisé que cette prononciation dialectale ne diminuait pas le ton de la tragédie mais au contraire donnait au texte une nouvelle vérité. Et nous entendons ce texte avec une conscience plus profonde. Les acteurs et leur personnage y trouve une plus profonde connexion à travers ce langage commun. Et après tout, Shakespeare a toujours eu un côté populaire également ! »

Comment vous est venue l’idée de tourner dans ce théâtre-prison ?

Vittorio Taviani: On pleure peu au théâtre en ce moment, du moins en Italie. Un ami nous a dit qu’il existait un théâtre où l’on pleure. Nous avons demandé où, il nous a répondu, en prison. Nous sommes allés voir et la représentation était celle de l’Enfer de Dante, leur enfer à eux en prison, de leurs amours impossibles. Nous avons réalisé qu’il y avait là une matière humaine. Nous nous sommes demandé ce que nous pourrions proposer qui soit important pour nous mais reflète aussi la réalité et leur réalité. Jules César qualifie Brutus « d’homme honorable ». Cela correspond également à leur monde, en Sicile, il y a aussi le qualificatif des « hommes honorables ». Il y a un parallèle entre la pièce et leur vie, la mort, la violence, le crime, le pouvoir, la liberté, la trahison…cela rejoint le drame de leur passé et de leur présent. Ces deux mondes se rencontrent à travers Brutus. Nous ne sommes pas là pour juger, et nous avons même appris à respecter l’humanité souffrante, coupable, qui cherche à se racheter. Cette expérience nous a révélé encore plus la complexité de l’humanité, de l’être, de la souffrance.
Paolo Taviani: On peut espérer que ce film apporte un peu d’attention à la condition des détenus, à la situation des prisons. Ce sont certes des criminels mais il ne faut pas oublier les tragédies qui se passent dans ces lieux, la violence, la souffrance. Il faut réfléchir à ces questions, avant d’aller voter, avant de voter pour César. Si le public croit que l’on peut faire Jules César en prison et que cela créé une émotion, alors c’est déjà bien.

Vous dîtes que Shakespeare a toujours été un père et un frère pour vous

Paolo Taviani: Depuis notre jeunesse, Shakespeare nous accompagne. Au début on voulait se mesurer à lui, tout en sachant qu’il était trop grand pour nous. C’est un grand génie que l’on peut toujours redécouvrir. Maintenant, avec l’âge, et puisque nous sommes en quelque sorte aussi devenus pères, on s’est permis de le maltraiter un peu notre grand frère, de le déconstruire, le démembrer pour le reconstruire, le faire revivre autrement et en faire du cinéma.

Vous montrer les auditions dans le film, pourquoi ?

Paolo Taviani: la rencontre avec ces détenus-acteurs a été facilitée par Fabio Cavalli qui les connaissait pour avoir travaillé avec eux. Nous avons toujours utilisé des bouts d’essai dans nos films. Mais ce qui était impressionnant ici, c’est que nous leur avons demandé de décliner leur identité, celle de leurs parents et leur lieu de résidence sous deux modes différents, une fois en état de peine et la deuxième fois en état de rage. Ils auraient pu inventer des noms, jouer un rôle. Et bien non. Chacun d’eux à décliner sa propre identité et son adresse. Ils l’ont fait, car ils savaient que toute l’Italie aurait la possibilité de les entendre et de les voir, ils ont donc dit leur nom pour exprimer « regardez, je suis là, je m’appelle… ». Ils disent leur texte, c’est vrai, mais ils le vivent aussi. Ils incarnent leur passé de douleur. Ils ont en tant qu’acteurs une capacité émotionnelle incomparable.

Cesare deve morire © Umberto Montiroli

Les répétitions sont filmées en noir et blanc, pour quelle raison ?

Vittorio Taviani: Aujourd’hui, dans l’image, la couleur c’est l’objectivité naturaliste. Nous voulions évoquer comment naît ou renaît dans l’âme de Brutus, des acteurs, quelque chose. Au réalisme de la couleur, nous avons préféré le non-réalisme du noir et blanc. Cela nous permettait de se sentir plus libre en filmant par exemple dans une cellule Brutus répétant avec douleur et passion son monologue : « César doit mourir ». Ce noir et blanc soutenu permet également le contraste avec les images de fin, en couleurs, qui célèbrent avec une joie extraordinaire le succès des détenus lors de la représentation.

Qu’apporte le théâtre aux acteurs-détenus ?

Paolo Taviani: Cela a une fonction thérapeutique, mais on ne peut pas le limiter à cela. Il s’agit également que les détenus rencontrent l’art. L’acteur-détenu qui joue Casius dit à la fin de la représentation et qu’il doit retourner dans ses quelques mètres carrés : « Depuis que j’ai rencontré l’art, cette cellule est devenue une prison. » Ils découvrent l’art et en même temps ils se rendent compte de ce qu’ils ont perdu. Salvatore Striano qui joue Brutus et a bénéficié d’une amnistie est devenu un acteur reconnu en Italie. C’est grâce à cette rencontre avec l’art qu’il s’est découvert.
Fabio Cavalli: Depuis dix ans que je travaille avec eux, sept ou huit détenus libérés travaillent dans le monde du spectacle. De plus, le fait que ce théâtre soit un théâtre public, avec de nombreux spectateurs venant de l’extérieur, parmi eux de nombreuses classes, fait que pour eux la prison n’est plus tout à fait fermée. La prison n’est ainsi plus un enfer, mais peut-être un purgatoire.

Propos recueillis par Malik Berkati

Cesare deve morire ; de Paolo et Vittorio Taviani ; avec Cosimo Rega, Salvatore Striano, Giovanni Arcuri, Antonio Frasca, Juan Dario Bonetti, Vittorio Parrella, Rosario Majorana, Voncenzo Gallo, Francesco De Masi, Gennaro Solito, Francesco Carusone, Fabio Rizzuto, Maurilio Giaffrada ; Italie ; 2012 ; 76 minutes

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Rédacteur en chef j:mag

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