Boualem Sansal: "En Algerie, le cinema c'est le diable"

Rencontre avec Boualem Sansal, lauréat du Prix de la Paix des Libraires allemands 2012, membre du jury de la 62e édition du Festival International du Film de Berlin 2012 présidé par le réalisateur britannique Mike Leigh.

Boualem Sansal, conférence de presse du jury - © Malik Berkati

Vous passez, le temps de la Berlinale, de la littérature au septième art : quelles sont vos impressions ?

Je ne suis dans le cinéma que le temps de la Berlinale. Ce n’est pas une reconversion, quoi que l’on ne sache jamais. Je n’oublie pas que pendant 30 ans, j’étais un fonctionnaire tranquille, et puis je me suis retrouvé écrivain, emporté dans une aventure qui dure maintenant depuis une douzaine d’années. Donc tout est possible, mais c’est quand même peu probable. Je me suis retrouvé membre du jury de la Berlinale, mais c’est la conséquence du prix de la Paix que j’ai reçu à Francfort en octobre au Salon du livre. Dieter Kosslick (directeur du Festival international du film de Berlin, ndr) m’avait contacté et pendant un déjeuner, il me l’a proposé. Je lui ai dit que je ne connaissais rien au cinéma, mais il a insisté. Il m’a expliqué que pour moi ce serait intéressant, que cela m’ouvrirait de nouvelles possibilités pour mes discours, mes actions. Et c’est vrai, il n’y a rien de plus puissant que le cinéma, que l’image. Pour finir, j’ai trouvé l’idée intéressante.

Quelles sont vos impressions en tant que membre du jury ?

Formidable. Vraiment formidable. D’abord il y a le jury, très intéressant, des gens que je ne connaissais pas auparavant sinon de nom, comme Mike Leigh bien sûr, je connaissais également l’Iranien Asghar Farhadi (Ours d’Or de la Berlinale 2011 pour « La Séparation », ndr) car j’avais lu beaucoup d’article sur lui, évidemment Charlotte Gainsbourg. Nous avons fait connaissance et ce sont des gens très intéressants, des professionnels du cinéma et de l’image, avec lesquels j’apprends beaucoup. Je pensais naïvement que la Berlinale, c’était une petite affaire. Mais c’est gigantesque. Je n’imaginais pas un festival comme cela. C’est énorme. Tout ce qu’il y a derrière, le business, les gens qui viennent acheter des films, les acteurs, les sections parallèles, c’est énorme. Et cela a une résonnance dans le monde entier. Je le vois à travers tous les messages que je reçois par internet, par téléphone. Ce festival est un outil très puissant.

Et l’impact du cinéma sur le public par rapport à la littérature ?

Le cinéma est très nettement plus puissant que la littérature. Cela touche beaucoup plus de monde et l’impact est fort. Le livre on l’achète mais il n’est pas sûr qu’on le lise. Le film non. À partir du moment où on rentre dans une salle, ou on allume la télévision, on voit le film. L’impact est très fort. Pour des sujets traités dans certains films concernant par exemple l’Afrique, le monde arabe, l’impact peut être colossal.

L’Afrique qui ferme ses salles de cinémas mis à part Afrique du Sud, en Algérie aussi…

Absolument. L’Algérie avait un parc de salles extraordinaire, vraiment de très belles salles, je ne me souviens plus du chiffre mais un chiffre assez important, et il n’en reste plus que quelques-unes. Cela se compte sur les doigts d’une main.

Pourquoi ?

D’abord il y a eu la période socialiste. Toutes ces salles appartenaient à l’État qui les a mal gérées, elles ont servi de véhicule à l’idéologie, de salles de réunion pour le parti, pour la diffusion de films de type soviétiques, donc les gens ont déserté ces salles. Elles ont de plus en plus été utilisées à d’autres fins, et elles sont tombées en ruine. Beaucoup ont été détruites ou converties en grands magasins. Puis il y a eu la période de l’islamisation, puis celle de faillite économique. Il n’y avait plus d’argent pour acheter des films, il n’y avait même pas d’argent pour acheter de la farine, alors acheter des films…et voilà, petit à petit le cinéma a disparu. La libéralisation a achevé de tuer l’industrie du cinéma. Car il y a avait une véritable industrie, l’Office national du cinéma algérien, c’était énorme, il y avait des laboratoires, des studios, des producteurs, des photographes, enfin tous les spécialistes. Tout cela a été privatisé, cela a disparu, les équipements n’ont plus été adaptés.

Mais puisqu’il y a libéralisation, pourquoi n’y a-t-il personne pour investir dans le cinéma, il y a quand même de l’argent en Algérie ? Quand on voit un film algérien, il fait par un Algérien de France avec des fonds français et quelques petits fonds algériens histoire de pouvoir mettre « Algérie » dans le générique…

Parce qu’il y a eu une guerre. Il y a eu l’islamisme, une guerre civile. Les islamistes ont commencé à tuer les intellectuels, les écrivains, les artistes, les chanteurs, les hommes de théâtre, donc ils sont tous partis. Il ne reste plus personne au pays, et quand on part, on ne revient pas. On s’installe en France, en Allemagne, au Canada, les enfants vont à l’école, c’est fini, on ne revient plus. Entre temps, le pays dégringole. De temps en temps, cela travaille ceux qui sont partis, ils se disent : quand même, on va aller au pays, on va aider, ils disent que cela s’améliore sur le plan sécuritaire, on va retourner. Ils reviennent, puis ils voient une situation de dégradation incroyable, il n’y a rien qui fonctionne, tout est abîmé. Voilà, ils viennent un mois, deux mois et repartent dégoûtés. Un an après, pareil, ils reviennent, passent une semaine et repartent. Sans compter que dans ce genre de métier, où il faut du matériel, il n’y a pas moyen de se balader en Algérie avec une caméra sans que l’on soit arrêté par des policiers. Même avec une petite caméra, un caméscope. Un touriste qui se balade, tous les dix mètres, il se fait arrêter par la police qui lui demande s’il a une autorisation pour filmer, qui lui dit que c’est interdit. Donc on ne peut pas travailler dans ces conditions.

De manière générale, la culture semble abandonnée en Algérie.

L’État a fait alliance avec les islamistes. Donc tout ce qui est dans le sens de la culture, il le rejette à la périphérie. Les islamistes gouvernent avec eux et ils ne veulent pas de ces choses-là : le cinéma c’est le diable. Les anciennes structures d’aides à la création ont toutes disparues. Il n’y a plus rien. Dans tous les domaines artistiques. Même faire une exposition c’est quasiment impossible. Il y a des jeunes qui peignent, des photographes qui font de la photo. Organiser une exposition, c’est la croix et la bannière, cela n’intéresse personne. D’abord il n’y a pas de public. Le seul public pour les gens qui essaient de faire des expositions de peinture, sculpture, photographie, est dans les ambassades. Ils organisent des choses avec l’ambassade de France, l’Institut culturel français ou le Goethe Institut, le British Council, l’institut Cervantes. Les artistes vont les voir, leur proposent leurs projets et cela se fait dans leurs locaux. Donc c’est un public trié sur le volet, de diplomates, ce sont eux qui font vivre ces métiers-là.

Comment expliquer cette différence avec le Maroc qui a une production cinématographique importante et innovante, des festivals internationaux et du public ?

Ce sont des choix faits il y a trente ans. Au lendemain de l’indépendance, l’Algérie, parce qu’elle avait du pétrole et du minerai, a fait le choix de l’industrie. On ferme le pays, on a de l’argent, on construit des usines, on forme des ingénieurs, des techniciens. Dans un régime socialiste il faut empêcher l’évasion des idées. Le Maroc n’a pas eu le choix, il n’a pas de pétrole. Comment vivre ? Et bien ils ont fait comme la Tunisie le choix du tourisme. Et le touriste pour le faire venir, il faut des restaurants, des plages bien équipées, des dancings, de beaux restaurants, de grands hôtels, il faut un minimum de liberté pour que l’on puisse se déplacer, il faut réhabiliter le patrimoine, la Casbah, les souks… c’était à leur portée, ils ont appris à le faire et ils le font très bien. Les Marocains sont très ouverts, ce sont vraiment de grands professionnels du tourisme. Avec trois fois rien, ils gagnent de l’argent. Alors qu’en Algérie on a interdit le tourisme pendant vingt ans. Cela fonctionne mieux au Maroc qu’en Tunisie parce que le Maroc a fait le choix du tourisme de luxe : quand on va au Maroc, il y a des hôtels 4 étoiles, et ce qui intéresse ces touristes, c’est évidemment le patrimoine, le festival des musiques sacrées, le festival de Marrakech, etc. La Tunisie a choisit le club méditerranée, le bas de gamme, un tourisme pour ouvriers et petits cadres européens : ils viennent passer l’été 15 jours de vacances à la mer, nager, acheter des cartes postales. La stratégie du tourisme de luxe oblige à ouvrir une gamme de prestations extraordinaires. En Algérie, rien.

Y a-t-il des adaptations de vos livres pour le cinéma ?

Oui. Beaucoup de mes livres ont fait l’objet de tentatives d’adaptation. D’abord « Le Serment des barbares » dont les droits ont été achetés par un producteur. Le scénario a été écrit par Jorge Semprun, les repérages ont été faits, le tournage a même commencé avec Yves Boisset, mais le gouvernement algérien a interdit qu’il soit tourné en Algérie. Nous tenions absolument à ce que le film soit tourné en Algérie. Donc le film ne s’est pas encore fait. Pour « Harraga », « Le Village allemand », il y a des négociations pour des adaptations au cinéma ou au théâtre.

Participez-vous aux adaptations ?

Non, je ne m’en occupe pas. Je n’ai pas le temps. Je n’ai pas d’agent non plus. C’est l’affaire de Gallimard qui me tient au courant. Je n’ai suivi de près que l’adaptation pour « Le Serment des barbares », car j’étais à l’époque à Paris. J’ai participé aux discussions avec le producteur ; Jorge Semprun et Yves Boisset sont venus chez moi, à la maison, à Alger, nous avons fait les repérages, nous avons écrit le scénario ensemble à la maison, là, j’ai vraiment participé. C’était très intéressant. J’ai appris ce qu’était un scénario, c’est une écriture très spéciale, complètement différente de celle d’un livre.

Quelques mots sur les élections législatives à venir en Algérie ?

M. Bouteflika a réglé son affaire et va partager le pouvoir avec les islamistes. Je pense qu’il a fait l’analyse suivante : si on ne bouge pas, il va y avoir une révolution et les islamistes vont prendre le pouvoir par la violence et à ce moment-là, ils ne voudront pas le partager. Alors il vaut mieux devancer les événements, il vaut mieux travailler avec eux en leur disant : ne faites rien, nous allons organiser les élections, vous ferez votre campagne, on vous aidera, on vous ouvrira la télévision, et on va même vous aider à gagner. Mais en faisant un deal. Nous on garde le ministère de la Défense, de l’Intérieur, des Affaires étrangères, évidemment la présidence, probablement le sénat, et tout le reste on vous le donne : l’assemblée nationale, tout le reste du gouvernement, plus la nomination de préfets, etc. C’est ce qu’il va se passer. Ils ont choisi des islamistes modérés. Le parti MSP (Mouvement de la société pour la paix, ndr) est déjà dans le gouvernement depuis dix ans, il a eu plusieurs ministres, ils sont à l’assemblée nationale, ce sont des gens qui commencent à être rôdés à la gestion gouvernementale. À un moment donné, ils ont eu sept ministères. Ils ont une équipe d’une trentaine de personnes qui ont exercé la fonction de ministre, ils ont 70 ou 80 députés, ils sont rôdés. Comme dans tout contrat, il y a deux parties : le président et les islamistes. Et dans tout contrat, il faut une troisième partie qui garantit le contrat. Dans les contrats civils, c’est le tribunal. Ici il faut trouver cette tierce partie. Cela pourrait être l’armée algérienne, mais Bouteflika n’a pas confiance dans l’armée tout comme les islamistes qui se disent que dans un an, six mois ils vont faire un coup d’État. Donc il faut chercher du côté de l’opinion internationale. Peut-être l’Europe. Quelque chose comme cela, entre Européens et Américains, il y a des négociations disant : bon très bien, faites votre accord, nous nous garantissons son application. Je crois que c’est la partie la plus délicate. Mais il me semble qu’elle est réglée.

Avec les observateurs internationaux ?

Ça c’est du cinéma. Mais je pense effectivement qu’ils font partie de ce processus. Ils vont dire que tout s’est bien passé. Et d’ailleurs tout va bien se passer puisqu’ils se sont mis d’accord. Les élections vont bien se dérouler, c’est la garantie que l’accord tienne. Comme au Maroc. Là il y a eu un début de révolution mais le PJD (Parti de la justice et du développement, ndr) a gagné les élections législatives. Cette victoire est garantie par les Français et les Américains disant aux islamistes : tant que vous gouvernez comme les Turcs, nous obligerons le roi à respecter son accord ; et en disant au roi : tant que vous respectez l’accord nous nous les obligerons à rester dans les clous.

Quel est votre prochain projet ?

Je n’ai pas encore de projet. Je viens de sortir « Rue Darwin » en septembre. Je brasse beaucoup d’idées, j’ai envie d’écrire une pièce de théâtre, un carnet de voyage, mais je n’ai encore rien de concret.

Propos recueillis par Malik Berkati pour j:mag (Suisse) et Boumediene Missoum pour Le Matin DZ en ligne (Algérie), Berlin

© j:mag Tous droits réservés

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Rédacteur en chef j:mag

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