Death for Sale

Présenté dans la section Panorama de la 62e Berlinale, Death for Sale du réalisateur marocain Faouzi Bensaïdi a reçu le prix Art Cinema Award de la CICAE (Confédération Internationale des Cinémas d’Art et d’Essai).

Death for Sale

Un film de genre

Malik, Allal et Soufiane, trois délinquants à la petite semaine rêvent de grandeur et d’avenir et décident de braquer une bijouterie, sésame pouvant leur permettre de financer leur destin rêvé. Ancrée dans la réalité sociétale marocaine, cette fiction n’en reste pas moins universelle : problèmes familiaux et générationnels, insertion sociale difficile et besoin de s’inventer une autre vie.
L’amour, l’amitié, la mort, le désir, la trahison, la vengeance, l’argent…de l’universel ce film glisse vers un magnifique classicisme cinégénique. Un peu trop peut-être : le réalisateur veut manifestement que le spectateur voit qu’il fait du cinéma. Chaque plan, chaque infrastructure, chaque figurant est une mise en perspective de l’image, une ligne qui guide le regard et forme le cadre pour le motif principal. Les cadrages sont posés au millimètre, la mise en scène est au cordeau. Parfois théâtre, parfois chorégraphie, parfois burlesque quand ils se battent entre eux, comme dans les films muets les gestes sont exagérés, des gens qui se courent après, essaient de s’attraper, s’agrippent et se lâchent, ils se battent et luttent, la violence toute en retenue. Ce film qui se veut de genre se perd un peu dans tout ce qu’il veut évoquer, et de la société et de l’art cinématographique. Là où la tendance du cinéma contemporain est de cultiver la mise au point floue ou, à l’autre extrémité, de pratiquer une cinématographie appliqué dans le champ/contre-champ, en passant par ceux qui abusent des effets spéciaux – sans parler de la magie commerciale de la 3D – , Faouzi Bensaïdi use d’un effet de caméra qui se transforme en effet « d’œil dedans ». Tout à fait réussi.
La dernière image est à couper le souffle. Ceux qui possède une tablette numérique auraient le reflexe de la retourner pour que l’image se mette automatiquement à l’endroit. Mais heureusement, nous sommes au cinéma. L’image est à l’envers comme le monde qui marche sur la tête et se construit à l’envers.

MaB

Death for Sale ; de Faouzi Bensaïdi ; avec Fehd Benchemsi, Mouhcine Malzi, Fouad Labiad, Iman Mechrafi, Nezha Razil, Faouzi Bensaïdi, Mohamed Choubi; Maroc, France; 2011; 117 Min.; sortie 18 avril 2012

 

Entretien

Dans ce film, il y a des éléments universels tels que l’amitié, l’amour, la trahison, mais il y a aussi des éléments conjoncturels qui touchent les sociétés des pays en développement et plus singulièrement les sociétés nord-africaines. Pour cette jeunesse qui essaie de trouver sa place dans la société, dans le monde et de s’y forger une vie, y a-t-il un espace autre que celui allant de la délinquance à l’intégrisme?

Il y a d’autres espaces, d’autres destinées, d’autres trajectoires plus lumineuses. Mais évidement les matins heureux, le soleil qui se lève toujours au même endroit, les familles qui nagent dans le bonheur ne m’intéressent pas et intéressent rarement les arts ou la littérature. C’est la faille, la blessure, la fragilité, le désarroi, la mal être, la noirceur de l’âme humaine, ça ne veut pas dire pour autant faire des films triste, pas du tout. Mais aller au fond des choses donne une raison et un sens à mon travail et le fond des choses et souvent noir. Je parle de cette partie de la jeunesse qui n’a presque pas le choix, qui a été abandonnée à elle même, qui à force de se cogner contre un mur se durcit, perd le rêve et ne s’exprime que par la violence.

Le personnage de Malik est le plus complexe, tiraillé entre plusieurs pôles, celui de la famille, celui de ses amis, celui de son amour. C’est vers lui que convergent les autres protagonistes et qu’ils révèlent leur nature. Malik est-il seulement Malik ou est-il également une sorte de métaphore de la société marocaine? Comment avez-vous construit ce personnage?

Non j’espère que c’est un personnage complexe, vivant, réaliste et humain et donc capable de nous toucher et de nous émouvoir. Si je le réduit à une métaphore ou un symbole il perdra de sa profondeur. D’ailleurs un acteur ne peut pas jouer un symbole ça ne dit rien pour lui, il ne trouvera pas la matière pour le construire, il a besoin de concret. Après, si une génération se reconnaît en lui, c’est autre chose et tant mieux.

Les acteurs sont remarquables. Vous semblez les diriger à la fois comme un chef d’orchestre et un chorégraphe. Comment avez-vous travaillé avec eux? 

C’est très juste d’évoquer la musique et la chorégraphie, je pense vraiment que l’essentiel passe par là, le jeu d’acteur c’est un rythme, un corps dans un espace, des fois c’est un chœur, un mouvement de groupe et puis des solistes. J’ai passé beaucoup de temps au casting, au cinéma il ne faut pas se tromper du comédien, on n’a peu de marge de manœuvre. Après j’ai travaillé avec eux avant le tournage, sans répéter des scènes directes du film, mais à consolider, clarifier et construire les relations entre eux.

Il y a un parti pris cinématographique classique dans Mort à Vendre. Alors que beaucoup de cinéastes se font un point d’honneur à ne pas faire le point sur l’image, à filmer des fictions comme les reporters de guerre filmeraient en courant pour sauver leur vie, vous avez choisi de faire du cinéma, avec des plans, des cadres, des angles, des points de vue? Pourquoi ce parti pris?

La mise en scène c’est l’espace, quand on colle trop, on bouge la caméra dans tout les sens, on perd les repères, on est embarqué comme un reporter. Pourquoi pas, si cela se justifie, si cela crée une force. Mais je n’ai pas souvent vu de grandes mises en scènes, il y en a, mais la plus part du temps il y a beaucoup de facilité, beaucoup de bluff, beaucoup de faux habits de modernité. On ne sait plus qui met en scène : le chef opérateur qui décide de sa caméra, car presque rien n’est prévu, ou alors le monteur qui reçoit, aujourd’hui avec le numérique, des centaines d’heures de rush et décide de la forme finale.

A votre avis, pourquoi le cinéma marocain est-il plus dynamique, innovant que ceux de ses voisins maghrébins?

On a eu la chance que vers la fin des années 90, plusieurs éléments ont convergé et consolidé ce dynamisme. D’abord l’arrivée inattendue d’une nouvelle génération de court-métragistes  qui passeront au long métrage au début des années 2000 ; la société qui change, bouge et le cinéma comme médium capable de réfléchir cette mutation ; l’État qui accompagne le mouvement en multipliant par dix le montant des aides en l’espace de quelques années ; le centre cinématographique marocain qui accompagne avec beaucoup d’intelligence et de travail cette dynamique ; un regain d’intérêt pour le cinéma dans tout le pays, la création d’écoles de cinéma, surtout l’ESAV à Marrakech, le festival de Marrakech puis d’autres après,  des ateliers et des filières dans les universités, une profession qui s’organise, des films qui percent. Nous vivons un moment exceptionnel en comparaison avec les autres pays arabe et le reste de l’Afrique.

Propos recueillis par Malik Berkati, Berlin

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Rédacteur en chef j:mag

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