Invisible (Lo Roim Alaich)

Lors de la 61e Berlinale, en février 2011, nous vous avions parlé de ce film de Michal Aviad dans notre série “film du jour” de la section Panorama, impressionnés par son intensité, son sujet et la maîtrise de actrices et de la réalisatrice.Nous avions eu raison, puisque à la fin de la Berlinale, il avait partie des films qui avaient le plus marqué le public du festival.

Nous en avions fait également un long article et une entrevue avec la réalisatrice pour le magazine suisse Hayom avec lequel nous collaborons régulièrement. À notre grand étonnement, le film Invisible ne sort que ce 30 janvier 2013 en France. Nous reproduisons donc ici l’article et l’interview parues dans Hayom. Pour voir les images et lire l’article complet: Hayom 39.

Malik Berkati

(…)

Bien heureusement, dans la section Panorama, un autre film israélien à su montrer sur un thème similaire au film en compétition un autre visage du cinéma israélien celui de la subtilité et de la dextérité à traiter d’un sujet délicat : le viol et ses conséquences à long terme.
Ce film a d’ailleurs reçu le Prix du Jury OEcuménique, prix tout a fait mérité, particulièrement, et selon les termes du jury auxquels on ne peut que s’associer, pour «la générosité, l’énergie et le talent de la réalisatrice et de ses deux actrices».

L’histoire…
Des années après avoir été violées par le même violeur en série, deux femmes se rencontrent par hasard. Nira est mère célibataire et travaille pour la télévision; Lily est une militante engagée auprès des Palestiniens. En reconnaissant Nira lors d’un reportage sur l’empêchement par l’armée israélienne de la cueillette des olives par les Palestiniens, Lily se remémore son passé et cherche à le relier à son présent et à la personne qu’elle est devenue. Le «violeur courtois», comme l’avait surnommé la presse, devient son obsession.
Lily, de son côté, tente de refouler ce souvenir sans se rendre compte qu’il envahit toute son existence. Elle résiste aux tentatives de Nira de l’associer à sa quête jusqu’à ce que son monde s’écroule et sa relation à sa famille se disloque. Elle entreprend elle aussi d’affronter sa peur, ses questions sans réponses, cette blessure qui ne s’est jamais cicatrisée.

Le film de Michal Aviad est une combinaison de fiction et de faits réels: les protagonistes du film, leur contexte familial et social sont totalement fictionnels, mais le violeur en série dont le film parle est parfaitement réel. Il a violé en 1977-1978, dans la région de Tel Aviv, seize femmes et jeunes filles. Des reportages télévisés et des déclarations de victimes de l’époque sont inclus dans la fiction, tout comme sont incluses des images tournées par des militants des droits humains et des activistes dans les séquences tournées par la réalisatrice sur les scènes de confrontation entre les soldats israéliens et les Palestiniens.
Ronit Elkabetz et Evgenia Dodina portent le film avec une intensité intérieure extraordinaire. Elles n’inspirent jamais la pitié mais plutôt le respect. Ce sont des femmes fortes mais pas des héroïnes, elles ont leurs défauts comme tout un chacun, et cette approche non idéalisée des protagonistes participe à la crédibilité du film et à la dignité des personnages. La singularité de «Lo Roim Alaich» est celle de présenter un autre aspect du viol, celui du traumatisme durable qu’il engendre par le silence qui l’entoure, par les blessures invisibles qu’il engendre, par les effets qu’il a sur les entourages des victimes, avec parfois des effets également invisibles, des non-dits transmis inconsciemment aux enfants, par exemple. La peur qui relie ces deux femmes leur permet de faire face à leur passé pour reprendre le chemin de leur vie.

Lo Roim Alaich (Invisible): de Michal Aviad; avec Ronit Elkabetz, Evgenia Dodina, Mederic Ory, Gil Frank, Sivan Levy; Israël; 2010; 89 min.

Malik Berkati, Berlin

Interview de Michal Aviad

Comment vous est venue l’idée de faire un film sur cette histoire tragique?

Jusqu’à présent, tous mes films ont été centrés sur les femmes. Dans de nombreux films, je me suis également penchée sur le conflit israélo-palestinien. Les événements historiques sont en moi depuis très longtemps, mais l’intrigue et le squelette de la fiction me sont venus un jour, il y a cinq ans lorsque je marchais pour me rendre à la gym.

Pourquoi avez-vous choisi de réaliser un film de fiction avec des éléments documentaires plutôt que directement un film documentaire? Est-ce que la fiction vous donne plus d’espace pour développer l’histoire qui se trouve derrière celle du viol, à savoir le traumatisme durable?

La décision de faire ce film en majeure partie fictionnel provient de ma longue expérience de réalisatrice de films documentaires. J’adore les documentaires, mais il est impossible d’exposer le monde intime des personnages dans un documentaire, à moins que cela soit un film qui suive leur présent, leurs vies actuelles ou qu’ils parlent de leur passé. Je voulais faire un film qui suive leur réveil du traumatisme. Je n’avais pas de personnes réelles sous la main, et je ne suis même pas sûre que cela soit vraiment éthique de suivre de vraies femmes qui luttent de nombreuses années avec le traumatisme du viol. Cela est psychologiquement trop dangereux. Ma co-scénariste, Tal Omer, et moi-même, nous voulions raconter l’histoire d’un combat intérieur profond avec le traumatisme. Nous voulions ancrer nos personnages dans la réalité concrète de la famille et du travail, nous voulions montrer
comment un événement tel que le viol influence les rapports au sein d’une famille. Nous voulions également montrer deux femmes qui sont semblables à nombre d’entre nous, montrer que malgré le viol, elles ont une vie, une routine. Comme je viens du documentaire, je crois que la question « est-ce vraiment arrivé? » exacerbe l’expérience du spectateur. Lors de nos recherches, nous avons trouvé quelques-unes de ces femmes violées par le «violeur courtois» ainsi que des séquences télévisées. Nous avons pensé que ces éléments seraient plus éloquents que des détails de fiction. Comme j’étais déterminée à ne pas montrer des scènes de viol, qui font souvent la distraction des foules car elles mêlent sexe et violence, nous avons décidé que seuls les simples et horribles mots dans lesquels les victimes s’expriment et dans lesquels les documents judiciaires sont écrits, seraient notre chemin vers le coeur des spectateurs.

Quelle est l’importance de l’arrière-plan palestinien dans votre histoire?

L’inclusion du conflit israélo-palestinien dans le film était cruciale pour moi, et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord, ceci est la réalité quotidienne en Israël et nous voulions placer nos protagonistes dans le concret. Peut-être vous rappelez-vous que le fils est un soldat, que le violeur lui a dit qu’il avait été à la guerre, etc. Le militarisme, la guerre et l’occupation font partie d’Israël. Deuxièmement, Lily a besoin d’aider les sans défense, peut-être estce dû à sa propre expérience. Et troisièmement, le film n’est pas centré sur la violence des actes mais sur la peur mortelle, l’humiliation et l’impuissance des victimes. Je pense que l’expérience de se sentir sans défense et impuissant qui marque à vie nos victimes de viol est également traumatisante pour les civils palestiniens qui essaient de récolter leurs olives mais font face à la violence brutale de soldats israéliens et de colons juifs.

Comment avez-vous travaillé avec ces deux formidables actrices? Ont-elles effectué des recherches sur le sujet, avez-vous fait un travail de répétitions ou avez-vous laissé la place à l’improvisation?

Lorsque j’ai approché les deux actrices, elles ont accepté avec enthousiasme de jouer dans le film. Nous nous sommes rencontrées très souvent et sommes devenues très intimes. Nous nous sommes raconté nos vies respectives et petit à petit nous avons construit les personnages. Puis nous avons eu une longue période de répétitions. Oui, malgré le fait que nous étions extrêmement prêtes. Venant du documentaire, je leur ai parfois laissé la possibilité de changer des mots ou des réactions afin de refléter ce qu’elles ressentaient sur le moment.

Une question plus sociologique: comment réagit la société israélienne face aux crimes sexuels?

Je pense qu’Israël traite le viol de manière très similaire à la façon dont il est traité dans la plupart des pays occidentaux. Comme dans le reste de l’Occident, la définition du viol change avec le temps. À présent, en Israël, une femme peut affirmer que son mari l’a violée par exemple. De même, de manière identique au reste de l’Occident, la plupart des victimes de viol ne portent pas plainte, soit parce qu’elles suivent les notions sociétales qui voudraient qu’elles soient en partie coupables – disons par exemple qu’elles ont laissé un ami monter – soit elles ont peur d’être stigmatisées par leur communauté, et au sens plus large, par la société. Israël, comme beaucoup de pays, a différentes traditions en son sein: les Juifs orthodoxes, beaucoup d’Arabes et de Juifs qui viennent d’un milieu plus traditionnel ont tendance à moins porter plainte contre le viol. Tout comme dans la majorité des pays occidentaux, la plupart des violeurs ne sont pas condamnés. Je dois faire remarquer qu’Israël, qui à mon avis est une démocratie à de nombreux égards, est le premier pays démocratique à envoyer en prison son président condamné pour viol. Je suppose qu’en deux cent ans de démocratie, il y a eu plus d’un président, premier ministre et autre violeur! Mais c’est en Israël qu’il a été jugé et condamné par une cour.

Propos recueillis par Malik Berkati

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Rédacteur en chef j:mag

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