L’éternel premier film de Rachid Bouchareb

Le deuxième jour de compétition a débuté avec un film allemand, Jack, que l’on peut mettre dans la catégorie des long-métrages ennuyeux mais stressant. Ennuyeux car chaque rebondissement est prévisible, voire chaque scène, mais stressant car tout est fait – et filmé – dans un sentiment d’urgence, de course éperdue qui n’en finit jamais… si ce n’est avec le générique de fin ou plutôt, soyons honnête, sur la dernière image. Il y avait Cours Lola Cours, il y a maintenant un petit garçon de 11 ans qui s’occupe de son frère car sa mère est trop prise par sa propre vie et sa recherche du bonheur, et qui va courir les rues de Berlin à la recherche de cette mère que lui ne veut pas abandonner. Deux éléments intéressants tout de même dans le scénario : la mère n’est ni droguée, ni alcoolique, ni en souffrance particulière, c’est une jeune femme tout à fait ordinaire, simplement trop jeune ; l’autre élément est le périple de trois jours des très jeunes enfants dans la métropole, course qui paraît improbable… et pourtant reflet d’une réalité qu’exacerbent l’anonymat et l’individualisme qui en découle. Le jeune acteur, dont c’est le premier film, est excellent, mais derrière l’acteur, il y a un enfant d’une maturité incroyable. Nous devrions entendre parler de Ivo Pietzcker dans les années qui viennent !

 Ivo Pietzcker - Jack

Ivo Pietzcker – Jack

Jack ; de Edward Berge; avec Ivo Pietzcker, Georg Arms, Luise Heyer, Nele Mueller ; Allemagne ; 2014 ; 103 min.

La voie de l’ennemi

En anglais, Two Men in Town. Cela vous rappelle quelque chose? Peut-être Deux hommes dans la ville ? Bingo ! Le titre anglais nous fait entendre que ce film est un remake du fameux film français de José Giovanni de 1973 , véritable plaidoyer contre la peine de mort avec dans les rôles-titres Jean Gabin, Alain Delon et Michel Bouquet.
Hélas. Ce n’est pas un remake. Si la distribution est magnifique avec un Forest Whitaker plus intense que jamais, Brenda Blethyn dans un rôle de composition époustouflant et Harvey Keitel égal à lui-même, il ne reste rien de l’histoire originale. Rachid Bouchareb assume ce choix, il « voulai[s] refaire le scénario [avec Yasmina Khadra, N.D.A] avec un nouveau point de départ et sur cette frontière du Nouveau-Mexique qui se heurte à un mur, avec les sujets qui [m]e tiennent à cœur, l’immigration et la rencontre des cultures ». L’idée est intéressante. Mais on a de la peine à y croire, ceci d’autant plus que ses films n’ont jamais été des chefs-d’œuvre narratifs. Il faut reconnaître que depuis Little Senegal (avec pour producteur Jean Bréhat, déjà), Bouchareb s’est énormément amélioré, du point de vue de la photographie, proportionnellement à la prise de poids des moyens de production qui sont à sa disposition. Pourquoi prendre Little Senegal (compétition Berlinale 2001) comme point de référence à sa filmographie, alors que son premier film remonte à 1985 ? Car c’est ici que commence à l’international son syndrome du premier film. Ce syndrome se résume à : je ne sais pas si je vais en faire un autre, il faut que je dise le plus possible de choses, même si je n’arrive pas à trier dans mes envies, mes impulsions, mes besoins de montrer et donner au monde. C’est avec l’exquis Sotigui Kouyaté que la dérive commence, pour atteindre un sommet dans ce dernier film. Bouchareb a un talent indéniable : savoir s’entourer d’acteurs de très grand talent mais aussi de composer avec eux des rencontres humaines dignes d’un alchimiste. Mais est-ce suffisant pour faire un bon film ?

Forest Whitaker - La voie de l'ennemi - Gregory Smith © Tessalit-Pathé

Forest Whitaker – La voie de l’ennemi – Gregory Smith © Tessalit-Pathé

La voie de l’ennemi offre de superbes images. De désert, de couchers et levers de soleil, de longues routes vides, des scènes à la « lonely cowboy » en contre-jour, plongée, contre-plongée. Magnifique. Mais est-ce suffisant pour faire un bon film ?
Nous lui avons posé une question sur la musique qui joue un rôle important, particulièrement sur une scène où Brenda Blethyn écoute Barbara (au Nouveau-Mexique, pour rappel) en nettoyant son revolver. Effet comique assuré. Y a-t-il une intention particulière là-dedans, peut-être métaphoriser une dissonance entre son état intérieur et sa fonction d’officier de probation ? Non pas du tout. « Barbara fait partie de l’univers de mon film, mais cela reste une émotion personnelle. Cela ne veut rien dire de spécial. Je me suis investi et ai fait des choix sans aucune limitation dans mes envies. » C’est tout à fait son droit et peut-être qu’il ne faut pas chercher de la symbolique partout. Mais, Barbara à la frontière-mur étasunienne du Nouveau-Mexique, n’est-ce pas un peu beaucoup dans l’envie d’envies ? Et l’histoire dans tout cela ? Et bien à vrai dire, il le dit lui-même, cela n’a pas beaucoup d’importance : « J’avais une grande envie de travailler avec Forest. Je l’ai rencontré avant le film. On n’avait rien de concret. J’ai eu cette idée et on s’est rencontrés de nombreuses fois pour parler de l’évolution du scénario. On a construit quelque chose ensemble ». Nous y sommes donc. Ce n’est pas Deux hommes dans la ville qui a inspiré Bouchareb, ce n’est pas son idée de prendre un autre point de départ incluant ses thèmes de prédilection, c’est simplement son désir de faire un film avec Forest Whitaker. Évidemment il y a eu un bon travail de fait en amont pour réaliser le rêve américain du réalisateur franco-algérien. Le rendu du sud des États-Unis avec la dureté et rigidité de son système policier, carcéral est parfait, un shérif à la fois omnipotent et humain ; Forest Whitaker, musulman dans le film, les a aidés à comprendre cet univers aux USA ; Brenda Blethyn a suivi une officière de probation dans son travail dur et difficile. Mais où nous mène cette histoire de William Garnett, assassin, converti à l’islam en prison, pris en charge par une officière de probation lors de sa remise en liberté provisoire, harcelé par le shérif qui ne supporte pas de le savoir en liberté ? Tout est prévisible… et tout arrive comme prévu. Jusqu’à cette scène d’une rare beauté mais frisant le ridicule dans ce contexte où le réalisateur ne cesse de se faire plaisir : un Forest Whitaker surgissant dans le soleil couchant sur un sommet rocailleux, se dépouillant des attributs de la civilisation (veste, cravatte, bague) pour se retrouver dans le lever de soleil hagard, prêt à redevenir homme sauvage. Entre mythe de Sisyphe et Autant en emporte le vent

La voie de l’ennemi ; de Rachid Bouchareb ; avec Forest Whitaker, Brenda Blethyn, Harvey Keitel, Luis Guzmán, Dolores Heredia ; France, Algérie, États-Unis, Belgique ; 2013 ; 120 min.

‘71

Irlande du nord, Belfast, 1971. À côté de Bloody Sunday, Hunger ou dans une moindre mesure Shadow Dancer, assurément un des meilleurs films sur la guerre en Irlande du nord. La jeune recrue Gary Hook est envoyée avec sa section pour sa première mission à Belfast où la situation s’est envenimée. La ville est divisée, l’atmosphère pesante et prête à exploser d’une minute à l’autre, tout le monde semble dépassé et perdre le contrôle de ses troupes, chaque camp dispose de paramilitaires et de groupes qui suivent leurs propres intérêts. Lors de sa première mission, Gary se retrouve séparé de ses camarades. S’en suivra pour lui un voyage en enfer dans les rues enflammées de Belfast. La force du film est d’un côté l’histoire qui nous rappelle de la manière la plus brutale et frontale que dans une guerre, rien n’est jamais blanc ou noir et que bien souvent il faut autant se méfier des siens ou alliés que de ses ennemis. De l’autre côté il y a le travail époustouflant de caméra. Rarement l’impression d’être acteur d’une émeute est aussi bien ressortie au cinéma ; encore plus fort, une scène d’explosion plongeant littéralement le spectateur dans l’état cotonneux, assourdi et hébété du personnage qui se relève et essaie de se récupérer. Et pour ne rien gâcher, les acteurs sont tous d’une justesse tirée au cordeau.
À voir. Absolument.

Jack O'Connell - '71

Jack O’Connell – ’71

’71 ; de Yann Demange ; avec Jack O’Connell, Sean Harris, Richard Dorner, Paul Anderson ; Grande-Bretagne ; 2014 ; 100 min.

Malik Berkati, Berlin

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