De la via Dolorosa à Nymphomaniac

Les programmateurs de ce dimanche de Berlinale ont dû bien s’amuser à établir leur grille de la compétition : à 9 heures un film sur des tenants  de la  Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, Kreuzweg, à 12 heures Nymphomaniac Vol. I version longue et à 16 heures un film argentin incompréhensible dont nous ne parlerons pas, Historia del miedo . Cela peut paraître très contrasté, à vrai dire c’est assez bien ordonné: après tout, chacun porte sa croix…

De Nymphomaniac non censuré, nous ne dirons pas grand-chose non plus. N’ayant pas vu la version édulcorée, impossible de faire des comparaisons. Simplement à noter une longue scène extraordinaire  jouée par Uma Thurman avec six protagonistes dans la pièce qu’elle remplit à elle seule, une scène à la mesure de son talent, avec ce je-ne-sais-quoi de plus intense dans une maturité qui, espérons, lui ouvrira de plus vastes horizons cinématographiques.

Un sublime chemin de croix

Maria a 14 ans, sa famille est membre de l’équivalent de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X. Elle vit dans le monde moderne mais avec son cœur et son âme qu’elle dévoue à Jésus-Christ. Elle veut le suivre, se sacrifier pour que son frère malade recouvre la santé… et devenir une sainte. Tel Jésus sur le Mont Golgotha, Maria va passer par quatorze stations pour arriver à ses fins et à la sienne. Son nom de famille est Göttler, ses frères et sœur Johannes, Thomas et Katharina, la jeune fille-au-pair française Bernadette et un garçon de son école qui aimerait nouer contact avec elle, Christian.

Franziska Weisz, Lucie Aron, Linus Fluhr, Lea van Acken, Michael Kamp - Kreuzweg - © Alexander Sass

Franziska Weisz, Lucie Aron, Linus Fluhr, Lea van Acken, Michael Kamp – Kreuzweg – © Alexander Sass

Tout un programme ! Cela peut paraître simplifiant, à l’emporte-pièce même. Or ce n’est absolument pas caricatural. Nous entrons dans la via dolorosa avec Maria doucement, lentement mais inexorablement. Nous souffrons avec elle face à son combat intérieur ; nous nous révoltons pour elle contre la rigidité, l’oppression et l’injustice de sa mère, la passivité du père ;  mais nous finissons par accepter son sacrifice parce qu’il est inéluctable et semble la seule voie de salut et de libération. Sacrifice injustifiable, révoltant, mais qui représente à lui seul toutes les dérives du fondamentalisme, quelle que soit la forme qu’il prend ou la culture dont il est issu. Ce chemin de croix peut également s’extraire du champ religieux et dépeindre un lieu de la société au sein duquel beaucoup de tragédies se déroulent : celui de la famille. Le réalisateur Drietrich Brüggemann et sa sœur co-scénariste du film, Anna, explique que « Maria est dans la sur-affirmation. Elle ne fait que ce que le système désire qu’elle fasse. Elle est cependant plus radicale que les gens qui les font cette pression. Elle est plus cohérente qu’eux. » Malgré la noirceur de l’histoire, le film n’est pas pesant. Au contraire, des moments comiques permettent de respirer, des références ou de petites phrases (« je ne veux pas peindre le diable sur la muraille », par exemple) qui parsèment le parcours  offrent des moments d’évasion dans ses propres connaissances, expériences ou repères.
Et, pour ne rien gâcher, la facture de Kreuzweg est parfaite. Quatorze stations, quatorze tableaux avec caméra fixe, excepté la dernière scène pendant laquelle la caméra s’élève et s’ouvre sur l’horizon. Dans le rôle du prêtre intégriste, Florian Stetter, vu dans Die geliebten Schwestern en  compétion samedi dans le rôle de Friedrich Schiller. Il ouvre la première station avec une scène d’une longueur et intensité impressionnante. Comment surmonter les difficultés de jouer ces scènes avec un tel engagement et surtout ne pas faire d’erreur au beau milieu, ce qui ruinerait tout le plan qu’il faudrait refaire ? Florian Stetter en donne le crédit au réalisateur et sa co-scénariste : « j’avais 18 pages de texte magnifiquement écrites, Dietrich nous a mis dans des conditions théâtrales qui nous a permis de nous concentrer totalement sur les scènes, de les vivre littéralement. Je n’avais pas le droit de me tromper, mais en fait je ne pouvais pas me tromper ». À cette question, lire également la citation du jour de Dietrich Brüggemann.
Lea van Acken qui joue Maria, incarne le rôle avec grâce. C’est le premier film de cette jeune fille de 15 ans mais elle joue au théâtre depuis l’âge de 12 ans. L’actrice autrichienne Franziska Weisz joue la mère d’une manière si convaincante qu’on en vient à espérer ne jamais la rencontrer. Mais pour l’actrice, « cette mère n’est pas une mauvaise personne. Elle essaie, à sa manière, de protéger ses enfants du diable. Elle ne sait pas faire autrement. Parfois on ne se rend pas compte que l’on fait du mal, je me rappelle de ma mère qui un jour m’a retenue par les bras car elle avait peur que je ne tombe sans se rendre compte qu’elle me faisait horriblement mal et me blessait. »
Comme quoi, on ne cesse de redécouvrir que l’enfer est pavé de bonnes intentions…

Cette tragédie est un petit miracle cinématographique qui mérite, à notre avis, une ou deux récompenses à la fin de ce festival.

Kreuzweg ; de Dietrich Brüggemann ; avec Lea van Acken, Franziska Weisz, Florian Stetter, Lucie Aron, Moritz Knapp, Ramin Yazdani ; Allemagne ; 2014 ; 107 min.

Malik Berkati, Berlin

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