Pourquoi il ne faut (presque) jamais sortir avant la fin d’un film

Je le dis toujours : une scène peut sauver un film ! Nombre de personnes ne sont pas d’accord avec cette allégation. Et pourtant, je ne cesse de l’expérimenter positivement. Encore deux fois dans ce 6e jour de festival, le presque allant au 3e film que j’ai quand même vu jusqu’au bout : comment savoir que celui-ci n’était pas repêchable avant le dernier plan ?

Le film brésilien Praia do futuro aura certainement un prix dans le jury indépendant du Teddy Award, c’est à peu près tout ce que l’on peut en dire.

L’Allemagne en Afghanistan

C’est ce que relate le dernier film de la réalisatrice allemande Feo Aladag : la présence des troupes allemandes dans la force de l’ISAF en Afghanistan. Quel est le but de cette mission, quel sens à cette intervention ? Le film est un peu lourdaud, contient pas mal de clichés de la psychologie narrative du cinéma. Il n’est pas désagréable à regarder, mais on se surprend à espérer tout au long du film quelque chose de plus consistant, de moins prévisible. Le sujet est important et on attend que la réalisatrice en fasse quelque chose de fort. En vain. La frustration gagne, heureusement atténuée par la très photographie de Judith Kaufman (également co-scénariste du film) qui avait également travaillé sur le premier film de la réalisatrice, Die Fremde. Et pourtant, l’instant de rédemption se produit, le dernier, le hors-champ de la scène finale.

Ronald Zehrfeld, Mohsin Ahmady - Zwischen Welten - Bjoern Kommerell © Independent Artists Filmproduktion

Ronald Zehrfeld, Mohsin Ahmady – Zwischen Welten – Bjoern Kommerell © Independent Artists Filmproduktion

Jesper est un officier de l’armée allemande envoyé en mission en Afghanistan. Son unité est appelée à protéger un village des talibans. Tarik est un jeune interprète qui accompagne l’unité. Sur place, les difficultés liées aux différences culturelles, au manque de confiance entre la milice alliée Arkabi et les Allemands s’accumulent. Tarik devient petit à petit plus qu’un interprète et plus un médiateur culturel. Un lien se noue entre Jesper et Tarik, et au fur et à mesure que le capitaine découvre les réalités afghanes, les besoins induits qui ne correspondent pas vraiment à ses ordres de mission, il entre dans un conflit moral.
Ronald Zehrfeld (Jesper) – vu quelques jours plus tôt, également en compétition dans Die geliebten Schwestern, dans le rôle de l’ami de Schiller et le second époux de Karoline – dit du film : « Il est important pour les Allemands de savoir ce qu’il se passe là-bas. Dans quel état les soldates et soldats reviennent également. Nous avons fait une semaine dans un camp de préparation et avons beaucoup parlé avec ceux qui y étaient déjà aller. Les gens en reviennent différents. Il est important de savoir ce que nous faisons là-bas. Avons-nous une perspective ? Nous ne devons pas perdre de vue que nous sommes initialement là pour la stabilisation du pays. Personnellement, avant le film, je ne connaissais qu’1% sur l’Afghanistan. Nous avons donné notre accord pour cette mission mais n’en connaissons absolument rien. Il y a un besoin d’information sur ce sujet. Et je suis très heureux que par ce film nous puissions apporter un peu de cette information. Si les spectateurs, au lieu de connaître 1% mais en connaissent 5 après le film, et bien il aura du sens. » Feo Aladag ajoute, « ce film n’est pas une critique générale de cette mission allemande et internationale. En voyant une photo d’un soldat en position de guerre en Afghansitan, j’ai soudain réalisé que cela n’était pas seulement une mission de reconstruction, que c’était visiblement aussi de la politique et tout ce qui va avec. J’ai pensé qu’il fallait éclairer cet aspect, ainsi que ses conséquences sur les individus, que ce soit pour les soldates et soldats allemandEs comme pour les Afghanes et Afghans. » Le traducteur est, dans ce contexte, le personnage incontournables pour créer une rencontre entre ces deux mondes. « Son rôle est essentiel car la seule relation personnel que les soldats peuvent avoir avec l’Afghanistan est celle avec leur traducteur. En réalité, l’interprète a une position de force au sein du camp. Il y a une mutuelle dépendance » explique Judith Kaufmann. Feo Aladag renchérit : « la traduction n’est pas seulement verbale dans cette situation. Elle permet aussi la désescalade lors de malentendus, de conflits culturels dans la parole ou l’acte. » La traduction ne peut pas être littérale ici, et le traducteur n’est pas qu’une somme de connaissances académiques. Il devient trait d’union.

Zwischen Welten ; de Feo Aladag; avec Ronald Zehrfeld, Mohsin Ahmady, Saida Barmaki, Abdul, Salam Yosofzai, Burghart Klaußner, Felix Kramer ; Allemagne ; 2014 ; 103 min.

Un justicier noir

Quel étrange film que ce film grec. La première heure, on se demande ce qu’il se passe, de quoi il peut bien en retourner. Et la deuxième heure, l’histoire prend forme, le rythme s’accélère, l’idée qui le sous-tend s’affirme. Et, ô surprise, non seulement le film se tient, mais il se laisse très bien voir.
Pendant deux heures, à travers et avec Stratos, nous nous enfonçons dans un monde sombre et abject où la mort violente côtoie les instincts les plus vils de l’espèce humaine. Stratos –  sensationnellement incarné par Vangelis Mourikis – fait partie de ce monde du crime. Cependant, il suit un certain code de l’honneur et il lui reste une conscience qui semble totalement faire défaut à ce monde interlope dans lequel il baigne. Pendant longtemps, il reste passif, regarde ce qu’il se passe, jusqu’au moment où il se lève et décide d’agir. Le justicier noir se met en route en s’avançant de plus en plus profondément dans le souterrain par lequel est censé s’évader son ami Leonidas, métaphore des entrailles évidées de l’humanité.

Vangelis Mourikis - To Mikro Psari/Stratos - © Falirohouse Productions

Vangelis Mourikis – To Mikro Psari/Stratos – © Falirohouse Productions

Le film renvoie au Samouraï de Melville, au film de genre japonais comme à l’esthétique japonaise qui apporte un second niveau d’émotions, plus poétique et statique comme les estampes. Pourtant le film n’est pas nostalgique du film noir du siècle passé, il l’adapte à notre temps, à celui de la crise, mais pas la crise financière, la crise des valeurs, de l’éthique (voir la citation du jour ). Alors pourquoi cette sensation au début du film ? « Pour moi la première partie n’est pas lente. Chaque créateur a son rythme. Il fallait que je montre le contexte et le caractère du justicier pour que le spectateur le ressente, car le comprendre ne suffit pas. Pour ressentir quelque chose, il faut aussi s’arrêter. Il fallait que l’on sente aussi son ennui, son attente. Il fallait que nous entrions dans son tempo, le rythme de sa vie. En fait, la vitesse, le rythme est quelque chose de subjectif » , explique Yannis Economides.
Puisqu’il est tout de même question de crise, nous avons demandé aux producteurs quels étaient les effets de la crise financière sur le cinéma grec. Cette réponse étonnante de Christo V. Konstantakopoulos : « Il y a bien sûr moins de moyens que par le passé. Il y a évidemment des problèmes plus importants que le cinéma à régler pour l’État. Mais la crise a également apporté de bonnes choses à la branche : les gens de cinéma sont devenus plus créatifs, de nouvelles idées sont apparues, de nouvelles histoires à raconter aussi. Le cinéma grec devient également plus international, il y a des coproductions, nos films sont donc plus vus à l’étranger. De plus, les moyens étant plus limités, cela a permis de déblayer le paysage du métier, seuls les meilleurs projets sont aidés. Dans ce sens, la crise est positive. Oui, en fait c’est une très bonne époque pour le cinéma grec. »

En tous les cas, To mikro psari (Stratos à l’international) est une belle expérience cinématographique pour le spectateur.

De Yannis Economides ; avec Vangelis Mourikis, Vicky Papadopoulou, Petros Zervos ; Grèce, Allemagne, Chypre ; 2014 ; 137 min.

Malik Berkati, Berlin

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