Berlinale 2015 – Compétition jour #5: Humour noir en Pologne et au Chili – des rêves perdus en ex-Allemagne de l’est

Ça y est, nous tenons notre film de midi qui tient la route. Malheureusement pour lui, comme les jours précédents, le premier et le dernier film de la journée de compétition étaient très bons, et pour l’un d’entre eux, oursisable !

El Club

Commencer à 9h00 du matin avec un film sur une maison communautaire dans une petite ville perdue de la côte chilienne où vivent quatre prêtres criminels et une sœur gardienne de la maison, cela réveille !
Chacun d’eux a été placé dans cette maison par l’église catholique pour purger les péchés commis dans leur passé. Ils vivent selon des règles strictes contrôlées par la gouvernante. L’équilibre fragile dans lequel ils se meuvent est mis en péril par l’arrivée d’un cinquième prêtre, récemment condamné par l’église à s’installer dans cette maison. À travers lui, le passé qu’ils pensaient avoir laissé derrière eux refait surface et amène le chaos et l’insécurité dans leur quotidien. Le cercle infernal peut ainsi s’enclencher…

Alfredo Castro , Jaime Vadell, Alejandro Goic, Alejandro Sieveking - El Club © Fabula

Alfredo Castro , Jaime Vadell, Alejandro Goic, Alejandro Sieveking – El Club
© Fabula

Pablo Larraín, le réalisateur de ce club des prêtres perdus, a reçu une éducation catholique, « par mon expérience je connais trois sortes de prêtres : les bons et gentils qui croient en ce qu’ils enseignent, les criminels qui sont en prison et ceux qui ont disparu. Je me suis intéressé à ces derniers, qui pendant des décennies ont été cachés dans des maisons de ce genre ici, mais aussi en Europe», explique-t-il. « Ce qui m’a fasciné du point de vue de la narration dans ce phénomène, c’est que ces gens ne croient pas en la justice séculière ; ils ne croient qu’en la justice de l’église au sein de leur propre système. Mais l’église a également très peur du jugement de l’opinion public et des médias. » poursuit-il.
Le scénario, très sombre dans le sujet, très dur et cru dans les propos, est émaillé d’humour certes lui aussi noir mais qui permet quelques petites respirations dans cette tension sourde qui étaye le film. Les acteurs sont excellents – avec bien sûr au casting l’acteur fétiche de Pablo Larraín, Alfredo Castro – mais Antonia Zegers, épouse à la ville du réalisateur, qui joue la nonne a une figure et un sourire de sainte à faire frémir de peur le spectateur. L’autre intérêt de ce film est qu’il est chilien mais transposable partout où l’église catholique est présente. D’ailleurs l’intemporalité est un élément que Pablo Larraín a privilégier : « Le film est hors temps, ce n’est pas le portrait d’une époque. Le phénomène des prêtres ayant commis des infractions ou des crimes est connu depuis longtemps. Le seul élément contemporain, c’est la voiture dans laquelle le prêtre instructeur arrive, une C3 noire – comme celle des frères Kouachi. En fait on voulait un espace-temps déconnecté. C’est aussi pourquoi la maison se trouve dans un endroit reculé qui peut représenter n’importe quel lieu où ces maisons se trouvent. »

Le début du film débute par la Genèse 1-4 : Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière des ténèbres. Il y a peu de lumière dans ce film, mais si l’on suit l’idée de Pablo Larraín, tout espoir n’est pas perdu, car pour lui : « Dieu a certes voulu séparer la lumière de l’ombre, mais c’est impossible car elles se succèdent dans un cercle giratoire. » Le mot de la fin revient à Roberto Farias dont le personnage empêche justement la maisonnée de tourner en rond : « ce film est un acte de foi pour la lumière ».

De Pablo Larraín ; avec Roberto Farías, Antonia Zegers, Alfredo Castro, Alejandro Goic, Alejandro Sieveking, Jaime Vadell, Marcelo Alonso, Francisco Reyes, José Soza ; Chili ; 2015 ; 98 minutes.

Als wir träumten

Portrait d’une jeunesse est-allemande déboussolée juste après la chute du Mur de Berlin, Quand nous rêvions raconte également une histoire universelle, celle de ceux qui croient que tout est possible mais qui se rendent compte que pour certaines personnes, rien n’est possible.

Daniel, Mark, Rico, Pitbull et Paul sont un groupe d’amis de Leipzig vivant leur adolescence turbulente au début des années nonante, lorsque tout entrait en collision dans un nouveau système, lorsque tout semblait possible. Depuis l’enfance, les quartiers périphériques de la ville sont leur territoire. Daniel amoureux, Rico un boxeur en devenir, Starlet la plus belle fille qui existe, sont en état d’en-devenir entre les fêtes, les beuveries, les saccages de rue de ces temps d’anarchie. Des idées et de l’inventivité, ils n’en manquent pas. Ils ouvrent un techno-club underground qui les projette encore plus dans leur rêve d’accéder au grand bonheur. Mais le monde les rattrape et ils finissent, dans des courses échevelées, par fuir des hordes de néo-nazis, leurs parents, la police… et leurs rêves se fracassent sur la réalité.
Basé sur le livre éponyme de l’écrivain Clemens Meyer, cette version cinématographique sur l’amitié et la trahison, l’espoir et l’illusion, la brutalité et la tendresse est très enlevée et bien rythmée -un peu longue peut-être, avec pour décor cette ville de Leipzig dont certains quartiers sont encore dans l’état de l’après-réunification.

Merlin Rose, Marcel Heupermann, Julius Nitschkoff - Als wir träumten Peter Hartwig © Rommel Film

Merlin Rose, Marcel Heupermann, Julius Nitschkoff – Als wir träumten
Peter Hartwig © Rommel Film

De Andreas Dresen ; avec Merlin Rose, Julius Nitschkoff, Marcel Heuperman, Joel Basman, Frederic Haselon, Ruby O. Fee, Chiron Elias Krase, Luna Rösner, Tom von Heymann, Nico Ramon Kleemann ; Allemagne ; 2015 ; 117 minutes.

Body

Vous n’aimez pas les films polonais ? Vous avez tort, le cinéma polonais est très inventif et très travaillé au niveau visuel. Mais qu’importe : voilà un film d’humour noir polonais qui touche à l’universalité.
Janusz est coroner, en a vu de toutes les couleurs, surtout celles de la mort. Sa fille Olga est anorexique, en lutte avec elle-même et en opposition avec son père bien en chair. La mère est morte quelques années auparavant. Évidemment, le point de départ n’est pas très affriolant. Mais c’est parce que le troisième personnage n’est pas encore présenté : Anna, une thérapeute ésotérique qui s’occupe d’un groupe de jeunes filles dans la clinique où, ne sachant plus gérer la situation, Janusz met Olga.

Justyna Suwała, Maja Ostaszewska - Body © Jacek Drygała

Justyna Suwała, Maja Ostaszewska – Body
© Jacek Drygała

Małgorzata Szumowska traite avec simplicité, sans effets inutiles et énormément d’humour la difficile lutte des individus en situation de deuil pour surmonter la perte d’un être cher. Avec ce film, elle explore le corps et les relations au corps, la peur mais en même temps le désir d’intimité, la solitude de l’âme, l’angoisse qui amène à se faire soi-même du mal et la faculté de s’échapper de ce poids qui entrave la marche de sa vie par l’ésotérisme. L’humour c’est pour la cinéaste, une manière de «refléter ce que parfois la réalité polonaise peut avoir d’absurde, mais jamais je ne me moque des gens, je laisse les choses ouvertes, je ne juge pas.»
La réalisatrice a voulu montrer trois différents rapports aux corps : « la fille, qui est boulimique puis anorexique ; le père qui vit toute la journée avec ceux des morts et la thérapeute qui recherche les esprits des corps disparus. » Si ce film traite d’un sujet sombre, la lumière qui émane de la dernière scène nous ramène à la genèse du film chilien et du cercle ténébreux de la lumière dans un dernier plan affolant de simplicité, où les visages reprennent langue avec les cœurs et la vie dans le regard de l’autre enfin retrouvé. Lumineux.

De Małgorzata Szumowska ; avec Janusz Gajos, Maja Ostaszewska, Justyna Suwała, Ewa Dałkowska, Adam Woronowicz ; Pologne ; 2015 ; 90 minutes.

Malik Berkati, Berlin

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