Berlinale 2015 – Compétition jour #6: Le cinéma est un art – Wim Wenders l’a oublié, un film russe le rappelle!

Mais qu’arrive-t-il aux grands cinéastes allemands pendant cette Berlinale ? Werner Herzog passe du côté du cinéma grand public -ce qui n’est pas un mal en soi -mais dans sa partie la plus gauche, la plus plate, la plus ridicule. Et maintenant, voilà que Wim Wenders tombe lui aussi dans le piège du cinéma sans âme, sans vision, sans proposition…
Heureusement, pour sauver la journée, un superbe film russe, qui restera pour sûr hermétique à beaucoup de gens mais qui a le mérite de rappeler aux maîtres que le cinéma est un art.

Pod electricheskimi oblakami (Under Electric Clouds)

Ce film est l’occasion pour moi d’écrire ma phrase rituelle – tous les 3 ou 4 ans – lorsque je pense avoir vu un grand film mais sais pertinemment qu’il n’est pas pour tout public : « Ceci est un chef-d’œuvre mais si vous allez le voir, c’est sous votre propre responsabilité, je ne donne pas suite aux plaintes et demandes de remboursement !»  Il fait également partie des films qui exigent une grande patience dans la première demi-heure, celle qui fait que l’on va entrer ou plutôt décider de se laisser entraîner dans la suite du film, ou si l’on va rester à l’extérieur de ce qu’il propose.

Pod electricheskimi oblakami | Under Electric Clouds

Pod electricheskimi oblakami | Under Electric Clouds

Sous les nuages électriques est un film ardu à visionner, aride, désolé, fantomatique, une déambulation dans un entre-deux mondes, celui du Milieu ou les hommes rêvent d’être des elfes ou des géants et vice-versa, des personnages marchant sur le fil tendu entre le passé et le futur, le présent étant certainement suspendu dans le brouillard qui voile le film, dans les ruines d’un monde qui n’est même plus en devenir, arrêté dans sa construction par la société de consommation uniformisante et le capitalisme globalisant – éradicateurs de toute vision du monde autre que leur propre croissance. Les vivants et les morts se croisent dans cet espace où les individus errent à la recherche de sens.
Une question revient sans cesse dans le film : « y aura-t-il la guerre ? ». Cette question est troublante. En effet, le projet du film date de 6 ans, c’est une coproduction russe et ukrainienne, rien donc qui ne soit directement lié aux événements politiques récents. Évidemment, la guerre ici est pensée plus globalement, elle fait référence au passé de l’Union soviétique et écho à un fil rouge dans le film : le changement climatique qui transforme le monde, et visiblement pas pour le meilleur, apparaissant comme une cause majeure de déclenchements de guerre à l’avenir. Il n’empêche, on ne peut se retenir de penser à l’écho du conflit ukrainien dans ces interrogations.

Siplivij Sergey, Merab Ninidze - Pod electricheskimi oblakami | Under Electric Clouds

Siplivij Sergey, Merab Ninidze – Pod electricheskimi oblakami | Under Electric Clouds

Alexey German Jr., le réalisateur, évoque – d’une manière que certains journalistes occidentaux trouvent trop superficielle – les maux de la société russe actuelle : la corruption, la justice aux ordres, le racisme, l’antisémitisme, la drogue, la perte de repère, de culture, amenant aux nostalgies les plus sombres de l’histoire ou à l’uniformisation délétère portée par une mondialisation globalisante. Les petites touches impressionnistes par lesquels le cinéaste dépeint le tableau de cette Russie ne sont absolument pas superficielles : elles sont la manière la plus fine et subtile pour à la fois toucher les spectateurs et ne pas courroucer certaines instances.
Le courage que l’ont attend des autres est toujours plus facile à exiger que celui qui nous manque dans notre propre quotidien…

Le film est composé en chapitres, un pour les six personnages principaux que l’on suit, mais c’est plutôt de puzzle qu’il faut parler. Chaque partie est un élément du tout qui peu à peu forme une image complète, avec des situations et personnages qui se croisent dans une sorte de cercle des destinées. Le travail de la directrice artistique du film est remarquable et influe énormément sur la structure, la narration du film dont le rendu visuel est superbe.

Synopsis en anglais

De Alexey German Jr. ; avec Louis Franck, Merab Ninidze, Viktoriya Korotkova, Chulpan Khamatova, Viktor Bugakov, Karim Pakachakov, Konstantin Zeliger, Anastasiya Melnikova, Piotr Gasowski ; Fédération russe/Ukraine/Pologne ; 2015 ; 138 minutes.

Every Thing Will Be Fine
(hors compétition)

Lorsque dans la « vraie » vie on vous dit, [ne t’inquiète pas] tout va bien se passer, vous vous méfiez, non ? Et bien quand un film porte un titre pareil, cela n’augure non plus rien de bon.
Pour Wim Wenders, cela évoque les contes de fées. Admettons que cela en soit un, puisque l’auteur du scénario est norvégien. Mais alors sa transposition cinématographique n’en est pas un ! Un mélodrame dégoulinant de pathos, sans âme, sans incarnation. Pour le manque d’incarnation peut-être deux explications : James Franco et la 3D.

Charlotte Gainsbourg, James Franco - Every Thing Will Be Fine © NEUE ROAD MOVIES GmbH, photograph by Donata Wenders

Charlotte Gainsbourg, James Franco – Every Thing Will Be Fine
© NEUE ROAD MOVIES GmbH, photograph by Donata Wenders

Visiblement l’omniprésent James Franco (dans six productions) dans sa, enfin cette, Berlinale, est une sorte d’ange noir pour les grands cinéastes allemands. Déjà ridicule dans Queen of the Desert de Werner Herzog, il l’est tout autant dans ce Wenders dont l’expression de son visage dans la dernière scène exprime à merveille l’essence du tout : le vide par excellence. L’utilisation de la 3D pour un film de fiction reste un mystère : il rend les individus plus petits – comme des poupées – sans leur donner une once d’épaisseur en plus. La profondeur de la réalité comme de la fiction, c’est avec le cerveau qu’il faut la chercher, l’appréhender, la travailler. Les sensations, les émotions sont dans un flux entre celui qui propose des images, une histoire, une perspective, et celui qui les reçoit. Pas besoin de 3D pour s’engager dans 2001, l’Odyssée de l’espace ; il semble que l’on ressent assez rapidement la pesanteur en se lançant dans Gravity en 2D…
Pendant longtemps, se sont côtoyés de manière équilibrée, dans un dialogue enrichissant pour les deux branches, avec des passerelles entre elles, le cinéma grand public et le cinéma art et essai. Il semble que même les plus grands ont à présent oublié que le cinéma n’est pas qu’une industrie de divertissement, c’est également un art.

Synopsis: Un soir d’hiver, Tomas (James Franco) roule sur une petite route de champagne enneigée. Il neige, il y a peu de visibilité, il est constamment dérangé par son téléphone qui sonne. Tout à coup, surgissant de nulle part, une luge dévale une colline devant lui. Il écrase les freins, la voiture s’arrête. Après quelques instants de stupéfaction il descend de la voiture et voit un petit garçon assis sur la luge. Soulagé, il ramène le garçon auprès de sa mère (Charlotte Gainsbourg) dans la maison en haut de la colline. Mais Christopher (Robert Naylor) n’était pas seul sur la luge…

Synopsis version longue en anglais

De Wim Wenders ; avec James Franco, Charlotte Gainsbourg, Rachel McAdams, Marie-Josée Croze, Robert Naylor, Patrick Bauchau,Peter Stormare; Allemagne/Canada/Suède/Norvège/France; 2015; 118 minutes.

Malik Berkati, Berlin

© j:mag Tous droits réservés

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