L’amérique latine au palmarès de la 65e Berlinale

Alors que les éditions 2014 et 2013 avaient consacré l’Asie et l’Europe de l’est, cette année c’est au continent sud-américain d’être à l’honneur… et à juste titre! Pas seulement en compétition, mais aussi dans les sections parallèles qui ont présenté des films forts de cette région du monde, récompensés également par le Prix du public pour le délicieux film brésilien Que Horas Ela Volta et le Prix du meilleur premier film pour 600 Millas du mexicain Gabriel Ripstein.
Comme nous le faisions remarquer lors de nos chroniques quotidiennes, écrites à chaud, des films présentés en compétition, le travail du jury cette année n’a pas été simple: cela faisait longtemps que la sélection officielle n’avait pas été aussi relevée. Et ceci se reflète dans le palmarès: fait exceptionnel, deux prix ont été décernés ex æquo.
Intéressant également que cette 65e édition du Festival de Berlin ait eu pour fil rouge des figure de femmes fortes… mais qu’une seule femme ait été primée au niveau de la compétition, en dehors bien entendu du prix de la meilleure actrice.

Ours d’Or : Taxi de Jafar Panahi, Iran.

Ours d'or pour le meilleur film, Taxi de Jafar Panahi - Iran. © Malik Berkati L'ours, esseulé, attend...

Ours d’or pour le meilleur film, Taxi de Jafar Panahi – Iran.
© Malik Berkati
L’ours, esseulé, attend…

C’était bien entendu programmé… mais comme nous le disions ici après la projection du film, ce prix n’est pas un scandale, au contraire de l’Ours d’argent pour le meilleur scénario que l’on avait attribué à Pardé en 2013. IL est vrai qu’avec Taxi, nous retrouvons l’esprit vif et combattant de Jafar Panahi, après quelques années de dépression, état parfaitement compréhensible lorsqu’un individu est empêché de travailler et de s’exprimer.
La seule chose qui est quelque peu dommage, c’est qu’un film tel qu’El Club, qui aurait gagné l’année passée et certainement l’année prochaine, n’ait pas cette distinction parce que justement celui qui avait été également en 2011 symboliquement membre du jury avec une chaise vide, se retrouve en compétition.

Grand Prix du Jury, Ours d’Argent : El Club de Pablo Larraín, Chili.

Film qui aurait mérité l’Ours d’or à plusieurs égards: la force du scénario, la finesse de sa réalisation, les acteurs aussi sourdement inquiétant que leurs rôles, cet humour noir qui émaillent et permet au spectateur de refaire surface lorsque le fil narratif le plonge en apnée…

Ours d'argent Grand Prix du jury: Pablo Lorraín pour El Club, Chili. © Malik Berkati

Ours d’argent Grand Prix du jury: Pablo Lorraín pour El Club, Chili.
© Malik Berkati

Pablo Larraín est moins vindicatif que certains journalistes et pendant sa conférence de presse à l’issue de la remise des prix, c’est pour Jafar Panahi qu’il a un mot:

Ses films sont tranchants, à tel point qu’ils font peur aux autorités qui pensent qu’ils sont une arme de guerre. Mais ce ne sont que des films. C’est fascinant de voir à quel point un simple film peut faire peur, tout cela parce qu’il reflète une réalité!

Alfred-Bauer-Preis pour l’innovation, un film qui ouvre une nouvelle perspective, Ours d’Argent : Ixcanul de Jayro Bustamente, Guatemala.

Une ovation parmi les critiques présents à la Berlinale, Ixcanul ayant ouvert une fenêtre sur un monde que très peu de gens en dehors de cette région connaissent: la vie des populations indigènes dans un pays dominé par la langue et le système instauré par les descendants des colons. Mais comme Pablo Larraín pour El Club, Jayro Bustamente a eu l’intelligence de montrer une réalité locale dans une perspective universelle.

On ne s’est jamais dit que nous allions parler d’une ethnie. On s’est dit qu’on voulait faire une histoire de femmes qui se passe dans une région du Guatemala. C’est pourquoi nous ne sommes pas tombés dans le piège folklorique.

María Telón,Jayro Bustamante, María Mercedes Coroy - Alfred-Bauer-Preis, Ours d’Argent: Ixcanul, Guatemala. © Malik Berkati

María Telón, Jayro Bustamante, María Mercedes Coroy – Alfred-Bauer-Preis, Ours d’Argent: Ixcanul, Guatemala.
© Malik Berkati

Les deux actrices mayas sont parfaitement à leur place sur la photo du prix: non seulement elles auraient pu gagner celui de la meilleure actrice ex æquo, mais elles sont pour beaucoup dans la réussite de ce film.

Prix de la meilleure réalisation, Ours d’Argent : Radu Jude pour Aferim!, Roumanie; ex æquo avec Malgorzata Szumowska pour Body, Pologne.

Radu Jude
Mais quel superbe film qu’Aferim! Le réalisateur, également co-scénariste (il aurait également pu gagner le prix du scénario), a conduit son film avec une précision de joaillier. Très bavard, dur mais plein d’humour, ce long-métrage fait de nombreuses référence historiques qui ramènent continuellement, dans un sentiment de déjà-vu, le spectateur au présent et à la situation des Roms en particulier, du racisme et de l’antisémitisme en général. Tout ceci ne s’adressant pas seulement à la Roumanie mais à l’ensemble de l’Europe dont les mêmes scories entachent les société.
Anecdote effrayante: pendant la conférence de presse suivant la remise du prix, Radu Jude nous a lu un tweet d’un de ces amis qui lui pointait un lien vers un commentaire roumain concernant son prix: [en substance] Si ce réalisateur a reçu ce prix c’est qu’il est juif, alors que je ne suis pas juif précise le cinéaste, si lui et son producteur ne l’avaient pas été, le film n’aurait même pas reçu un papier de toilette d’or.
Comme quoi le décérébré (et ses congénères, Radu Jude ayant déjà expliqué lors de la conférence de presse après la projection de son film qu’il avait eu des commentaires antisémites sur Internet) qui a écrit ces propos confirme bien le point de vue du cinéaste:

Pour comprendre la Roumanie d’aujourd’hui, il faut connaître son passé.

Ours d'argent meilleur réalisateur ex aequo - Radu Jude pour Aferim!, Roumanie. © Malik Berkati

Ours d’argent meilleur réalisateur ex æquo – Radu Jude pour Aferim!, Roumanie.
© Malik Berkati

Concernant l’humour Radu Jude explique:

Mon intention n’était pas de faire une comédie, mais dans la vie il y a toujours des éléments amusants, même dans les pires situations. Ce n’est donc pas une intention d’être drôle, c’est juste la vie!

Malgorzata Szumowska
Un film au premier abord sur un sujet difficile et pas très attirant mais traversé de part en part par un humour corrosif qui permet au spectateur de prendre du recul et finit par mettre de la lumière dans cet univers sombre et terne. Enfin – et seul – prix pour une femme dans la compétition!

Ours d'argent meilleure réalisatrice - Malgorzata Szumowska pour Body, Pologne. © Malik Berkati

Ours d’argent meilleure réalisatrice ex æquo – Malgorzata Szumowska pour Body, Pologne.
© Malik Berkati

Concernant la Pologne, la réalisatrice dit:

Ce film est aussi sur la perte de la religion. Les Polonais sont de plus en plus nombreux à sortir de l’église, en même temps ils sont à la recherche d’une autre religion. Ils se tournent alors vers le spiritisme ou le culte du corps ou la société de consommation, etc. Ce pays est extrêmement dynamique car il y a beaucoup de contradictions et de changements qui le traversent.

Prix de la meilleure actrice, Ours d’Argent : Charlotte Rampling pour 45 Years de Andrew Haigh

Totalement mérité, une performance extraordinaire, elle tient le film de bout en bout sur ses épaules, dans ses yeux, par ses gestes.

Prix du meilleur acteur, Ours d’Argent : Sir Tom Courtenay pour 45 Years de Andrew Haigh

Ce prix n’est pas une honte… mais il laisse un peu circonspect quand on songe aux prestations des acteur de El Club, d’Aferim! ou de Elmer Bäck dans le film de Peter Greenaway, Eisenstein in Guanajuato!
Vraisemblablement, comme il n’y a pas assez de prix à disposition et que 45 Years est un très bon film, donner aux deux acteurs sur lesquels se concentre le film les prix d’interprétation est également une manière de récompenser le long-métrage et son réalisateur…

Lors de la conférence de presse, les deux acteurs, visiblement très contents, se sont comportés comme le vieux couple qu’ils forment à l’écran: à la question de savoir si ce prix va encourager les gens à aller voir le film en salle, les deux acteurs ne sont pas d’accord, l’une pensant que cela peut aider, l’autre étant plus dubitatif. Un échange s’installe et tout à coup Charlotte Rampling

But he won’t let me speak!

Sir Tom Courtenay répondant

Well, she speaks all the time…

Ours d'argent meilleure actrice - Charlotte Rampling ¦ Ours d'argent meilleur acteur - Tom Courtenay, pour 45 Years d'Andrew Haigh. © Malik Berkati

Ours d’argent meilleure actrice – Charlotte Rampling ¦ Ours d’argent meilleur acteur – Tom Courtenay, pour 45 Years d’Andrew Haigh.
© Malik Berkati

 

Prix pour le meilleur scénario, Ours d’Argent : Patricio Guzmán pour El botón de nácar, Chili.

Magnifique idée que d’avoir donné le prix du scénario à un réalisateur de documentaires. Certes Patricio Guzmán réalise des essais documentaires, pas des documentaires formatés de télévision répondant aux règles inhérentes, mais il est intéressant de rappeler que le documentaire est un genre à part entière de l’art cinématographique et comme pour la plupart des autres genres, la scénarisation des histoires racontées est un élément crucial du processus de création.
Ce qui est extraordinaire dans ce El botón de nacár, c’est cette composition qui relie l’histoire du cosmos avec celle du Chili, de ses peuples premiers, de sa colonisation et de ses années de dictature en seulement 82 minutes. D’aucuns feraient bien de s’inspirer de cette narration au cordeau, exigeant certes du spectateur de la concentration, mais qui coule de source.

Ours d'argent du meilleur scénario - Patricio Guzmán (& son épouse productrice Renate Sachse) pour El botón de nacár, Chili. © Malik Berkati

Ours d’argent du meilleur scénario – Patricio Guzmán (& son épouse productrice Renate Sachse) pour El botón de nacár, Chili.
© Malik Berkati

La géographie du Chili m’intéresse beaucoup, elle permet, à travers le désert, les glaciers, la Patagonie, etc., de développer des métaphores pour parler de ce pays, de son amnésie, de son désir d’être un grand pays. Si je parle de fosses communes, les spectateurs vont fuir. Je préfère donc utiliser des métaphores. En plus, je n’aime pas donner des leçons, je donne des éléments aux spectateurs, à eux ensuite d’en faire ou non quelque chose.

Prix de la meilleure contribution technique, Ours d’Argent : Sturla Brandth Grøvlen pour la caméra dans Victoria ex aequo avec Evgeniy Privin et Sergey Mikhalchuk également pour la caméra de Pod electricheskimi oblakami (Under Electric Clouds).

Sturla Brandth Grøvlen
Le film allemand Victoria de Sebastian Schipper ne pouvait pas repartir sans récompense de ce festival. Imaginez: une seule prise! 140 minutes filmées en une seule prise, un film sans montage qui fait plus que tenir la route et une performance d’acteurs ayant dû inventer leurs dialogues, improviser avec toute la précision que demande justement ce défi du “one take” dans plus de 20 lieux différents. Il est juste que le prix aille au chef opérateur danois. Celui-ci précise cependant:

Ce film est réellement un effort d’équipe. Toute l’équipe, des techniciens aux acteurs, tout le monde a dû produire un effort à chaque seconde du tournage. Ce prix est définitivement un prix pour l’ensemble de ceux qui ont participé au film. Je reste encore impressionné par la bravoure de Sebastian, le courage qu’il a eu de mettre à exécution cette idée de prise unique, ainsi que par celle des acteurs qui ont relevé le défi.

 Ours d'argent de la meilleure contribution à technique à Sturla Brandth Grøvlen  pour Victoria de Sebastian Schipper © Malik Berkati

Ours d’argent de la meilleure contribution à technique à Sturla Brandth Grøvlen pour Victoria de Sebastian Schipper
© Malik Berkati

 

Evgeniy Privin et Sergey Mikhalchuk
Officiellement (il y a eu des rumeurs de problème de visa pour l’un des deux chefs opérateur) les lauréats n’étaient pas présent, car tous deux travaillent en ce moment. Ils étaient représentés par les producteurs du film.

Ours d'argent de la meilleure contribution à technique à Evgeniy Privin et Sergey Mikhalchuk pour Pod electricheskimi oblakami (Under Electric Clouds), Russie/Ukraine; représentés par les producteurs russes © Malik Berkati

Ours d’argent de la meilleure contribution à technique à Evgeniy Privin et Sergey Mikhalchuk pour Pod electricheskimi oblakami (Under Electric Clouds), Russie/Ukraine; représentés par les producteurs russes
© Malik Berkati

Comme nous le disions le jour de sa présentation, ce film russe est un chef-d’œuvre visuel et sensoriel. De la neige, de la glace, un voile de brouillard quasi permanent qui hypnotisent tant, que le froid qui nous transperce n’est pas celui de l’hiver, mais celui du message presque apocalyptique qui sous-tend ce long-métrage, appelant à un sursaut des êtres humains s’ils veulent survivre.

Parlant du travail des chefs opérateurs avec le réalisateur Alexey German Jr, les producteurs disent:

Alexei agit comme un peintre. Chaque scène est très complexe et chaque détail travaillé avec soin. La préparation du film a été laborieuse: pendant longtemps nous avons dû chercher un cadre qui correspondait à son univers. Nous avons aussi dû attendre que la météo soit au rendez-vous. Nous avons tenté d’adapter l’éclairage également. C’était un travail titanesque pour toute l’équipe car nous avons presque toujours tourné au coucher du soleil, ce qui veut dire qu’il fallait faire vite. C’était un travail très complexe et même Alexei ne savait pas ce que cela allait donner exactement au final.

Au final, c’est superbe!

Pod electricheskimi oblakami | Under Electric Clouds

Pod electricheskimi oblakami | Under Electric Clouds

Vous pourrez retrouver d’autres critiques de nombreux films des sections parallèles dans les jours qui suivent ou lors de leurs sorties en salle. Merci de nous avoir suivis pendant ces 10 jours!

Malik Berkati, Berlin

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