Pour les 10 ans du FIFOG à Genève, un invité de marque: le poète Adonis

Le Festival International du Film Oriental de Genève 2015 a démarré vendredi 20 mars au Cinéma: Fonction à la Maison des arts du Grütli avec la projection du film documentaire Terre d’absence, rencontre avec Adonis, de John Albert Jansen. La soirée d’ouverture s’est poursuivie par la projection des films Mille et un Caire de Jacques Siron, artiste multimédia genevois, et  Même pas mal de Nadia El Fani, militante tunisienne. Lors de son discours d’inauguration, le directeur artistique du FIFOG, Tahar Houchi, s’est incliné à la mémoire des victimes des récents attentats qui ont secoué la Tunisie.

Le FIFOG

FIFOG

Jusqu’au 29 mars, la Suisse romande va vivre aux couleurs de l’Orient. Plus de 100 films et 80 invités sont à l’affiche de cette 10e édition d’un festival qui ouvre une large fenêtre sur un monde souvent fantasmé, au fond méconnu et surtout indifférencié: l’Orient comme l’Occident sont devenus des représentations mentales qui n’ont pas grand chose à voir avec la géographie. Il n’y a pas un seul Orient, il n’y a pas un seul cinéma “oriental”, tout comme il n’y a pas une seule Europe ni un seul cinéma européen. La programmation du festival permet de découvrir ces orients (assez occidentaux en définitive selon la perspective que l’on prend à la base de notre regard) avec des incises dans leurs sociétés, leurs cultures… et leurs cinémas.
Outre ce week-end documentaire, plus de 30 films de fiction et près de 50 courts-métrages sont à l’affiche du festival. A noter, la programmation FIFOG Classics, les joyaux du cinéma oriental avec pour point d’orgue un hommage à Faten Hamama, la star égyptienne récemment disparue, héroine de Nos plus beaux jours de Helmy Halim, aux côtés d’un certain… Omar Sharif.
Aussi, pour célébrer le cinéma suisse, le FIFOG propose plusieurs courts-métrages suisses qui concourent dans la Compétition SWISS MADE.

Adonis, le poète en révolte

En marge du festival, une rencontre a eu lieu avec le poète syro-libanais Ali Ahmed Saïd Esber, dit Adonis, à la Librairie l’Olivier à Genève, lieu incontournable de Suisse romande lorsque l’on veut aller à la rencontre de la culture de ces orients qui nous sont proches. Quelques traits issus de cette rencontre:

Adonis - Librairie l'Olivier 21 mars 2015 © Malik Berkati

Adonis – Librairie l’Olivier 21 mars 2015
© Malik Berkati

Sur la culture et la modernité

On parle toujours des problèmes économiques et sociaux, mais pour moi, le problème fondamental est celui de la culture. Nous n’avons plus de culture. Avec la chute de Bagdad en 1258 (prise par les Mongols, N.D.A.), il y a la chute de notre modernité. Nos sociétés n’ont plus de traditions mais ne sont pas modernes non plus, elles sont superficielles, nous avons pris la modernité de la société de consommation mais pas celle de la création. On prend la consommation et la technologie qui va avec mais on refuse les principes rationnels de cette technologie. On est ni modernes ni traditionnels: on est perdus.

Sur la violence

L’être humain n’a plus de sens. On tue les gens, l’animal a plus de valeur que l’être humain. Nous avons maintenant l’habitude de vivre et lire cette sauvagerie qui règne sur notre société. Hier il y a eu 142 morts dans des mosquées, des mosquées! vous vous rendez compte, des mosquées!, à Sanaa… puis on oublie.

Sur la culture et la religion

Notre culture est fondée sur une lecture de la religion qui va contre l’être humain. Le texte est grand, mais on le rend petit avec cette lecture bornée, fanatique, qui déteste l’être humain et voit le monde en deux: croyant/non-croyant. Il faut faire une relecture du texte et le repenser à partir de l’individu et qui n’engage que lui. Je ne suis pas contre la religion, quelle qu’elle soit, je suis contre une religion institutionnalisée et imposée sur toute une société. La lecture régnante est: le Prophète est le dernier des prophètes, les vérités transmises par lui sont les ultimes vérités, l’être humain n’a plus rien à ajouter, à modifier, à changer, il n’a plus qu’à suivre et obéir. Si on pousse cette logique: Dieu lui-même n’a plus rien à dire puisqu’il a clôt le tout. Nous vivons donc nous aussi dans ce monde clos. L’islam officiel est né comme un pouvoir et pas comme une culture. Le Coran est réduit à 150 versets. Tout le reste, personne ne le lit. Le Coran comme un tout révélé n’existe plus.

Sur les sociétés arabes et leurs régimes

À partir de la deuxième moitié des Lumières, les Arabes n’ont rien fait que changer leurs régimes en croyant que le fait de changer de régime allait changer la société. Au contraire, avec cette idée, les problèmes sont devenus plus compliqués, les société plus désorganisées. Aucun pays arabe n’a fait aucun pas essentiel dans son évolution. Par exemple, malgré nos richesses vous ne trouverez aucune université arabe citée au niveau international. Tant que les femmes ne seront pas libérée de la loi religieuse, il n’y aura pas de révolution arabe. Le problème essentiel de la société arabe est le religieux, d’autant plus que le pouvoir est intimement lié au religieux. Prenons l’exemple du parti baath (doctrine basée sur le panarabisme, le socialisme arabe et la laïcité, parti créé en Syrie et en Irak, N.D.A.): sa structure reprend celle du religieux monothéiste. Tant que l’on ne séparera pas le religieux du reste des éléments de la société, on ne pourra pas mettre la première pierre à la refondation de nos sociétés.

Le rôle de l’occident

Les pouvoirs politiques et économiques – pas les peuples – occidentaux profitent de notre décadence et ne cherchent aucunement à nous aider, ils veulent profiter de nos richesses et de nos espaces stratégiques. Nous sommes comme des poupées et n’avons aucune existence réelle. Les Arabes doivent non seulement changer la manière de voir leur histoire mais aussi celle dont ils voient le monde. Pour eux, les États-Unis sont comme un dieu! Les Arabes doivent prendre leurs responsabilités, changer par eux-mêmes, se regarder de l’intérieur, arrêter de regarder et attendre quelque chose de l’extérieur.

De la place de l’individu

Il n’y a pas de fils chez nous. Le fils naît père. Il se doit d’être la continuité alors que cela devrait être le contraire. L’être en tant qu’être libre n’existe pas. La femme existe encore moins. Si la féminité n’existe pas, la masculinité non plus. On est juste des noms.

Propos recueillis par Malik Berkati

© j:mag Tous droits réservés

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Rédacteur en chef j:mag

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