Berlinale 2016 – Compétition jour #3: Fuocoammare et L’avenir

Cette 3è journée de compétition a commencé de manière très dure par la présentation du documentaire italien sur la tragédie des migrants qui arrivent sur l’île de Lampedusa, suivi par un film typiquement français.

Fuocoammare – La Méditerranée transformée en tombeau

Les Français aiment bien, pour imiter ce qu’il croit être un accent suisse romand, rajouter ce bout de phrase qu’ils doivent trouver hilarante : « y a pas l’feu au lac. » Personnellement je ne l’ai jamais utilisée, ni personne de ma famille typiquement suisse ou de mes connaissances. Mais je veux bien rallier ma voix à celle de Gianfranco Rosi : oui, il y a le feu à la mer.
Une urgence que le cinéaste italien développe lentement, patiemment, doucement pour qu’elle ne nous passe pas devant les yeux comme au journal télévisé, à toute allure, poussée par une autre nouvelle comme celles que l’on fait glisser avec deux doigts les news sur nos téléphones intelligents.

Cette approche fait entrer par incises le spectateur dans une réalité qu’il ne connaît que trop bien – à moins d’avoir vécu dans une grotte ces dernières années – mais qui n’est devenu pour lui qu’une routine déshumanisée dans le lot de ses informations quotidiennes, remplacée par la litanie journalière de chiffres qui s’ajoutent aux autres pour finir par ne former qu’une masse, désagréable certes, mais abstraite.
Ici pas d’abstraction, mais des êtres humains : des vivants, des survivants, des morts qui se croisent sur cette petite île italienne de 20 km² mais vivent dans des mondes parallèles. En fil rouge, le réalisateur suit Samuele, un garçon de 12, un galopin attachant qui préfère courir les rochers et broussailles de son île qu’aller à l’école. Le port quant à lui devient le lieu référence où il grandit entre histoires de marins et apprentissage de ce que ses ascendants ont appris avant lui : devenir marin. Ce fil de normalité qui nous ouvre la porte de la vie des habitants de Lampedusa s’entremêle au quotidien de la tragédie des bateaux surchargés d’hommes, de femmes et d’enfants venant s’échouer dans les eaux de leur volonté incoercible de survie, de liberté, de paix et d’une vie meilleure.

Samuele Pucillo - Fuocoammare | Fire at Sea

Samuele Pucillo – Fuocoammare

Sans commentaire, ce documentaire laisse les silences, les bruits de la nature, les sons de la vie quotidienne, ceux de la machinerie et chaîne de sauvetage, les cris et les pleurs et les rires parler d’eux-mêmes. Le travail de réalisation est extraordinaire, avec des angles incroyables – comme à la poupe d’un bateau de sauvetage rempli d’hommes pour certains à l’agonie, et au plus près des visages et des corps sans jamais donner l’impression de voyeurisme, tout en pudeur et bonté. La vie qui côtoie la mort n’est pas qu’affliction, comme toujours les êtres humains évoluent entre rire et tristesse, entre petits bonheurs et grands malheurs. L’humour de certaines situations ou certains dialogues permet au film de respirer et au spectateur aussi.

Gianfrance Rosi propose ici une vision. Si nous suivons son regard, la réalité prend aux tripes et – à l’instar de Samuele qui doit porter des lunettes avec un verre borgne pour entraîner un de ses yeux paresseux – nous oblige à ouvrir les yeux. Le dessein du réalisateur était de « de faire un film qui serait le témoignage d’une tragédie qui se passe sous nos yeux et pour laquelle nous avons tous une responsabilité. Je voulais donner des yeux aux gens. »
C’est (presque) parfaitement réussi (le film est un peu trop long), l’objectif est parfaitement atteint… contrat rempli pour Gianfranco Rosi, il ne reste donc plus qu’au public à remplir le sien et aller voir cette mer en feu !

Fuocaammare ; de Gianfranco Rosi ; avec Samuele Pucillo, Mattias Cuccina, Samuele Caruana, Pietro Bartolo, Guiseppe Fragapane, Maria Signorello, Francesco Paterna, Francesco Mannino ; Italie, France ; 2015 ; 107 min.

L’avenir – Qui ressemble à un éternel recommencement…

De but en blanc, ce que l’on peut dire est que ce film n’aura d’avenir qu’en France et éventuellement dans l’espace francophone. Typiquement français dans ce que ce cinéma peut avoir de verbeux dans la vacuité, il raconte une histoire traitées des milliers de fois au cinéma, de manière parfaitement banale et – même s’il ne fait que 100 minutes – fait partie de ces films qui n’en finissent pas de finir.

Isabelle Huppert, Roman Kolinka - L' avenir

Isabelle Huppert, Roman Kolinka – L’ avenir

Nathalie (Isabelle Huppert) dans la cinquantaine, professeure de philosophie dans un lycée parisien, auteure ayant sa propre collection dans une petite maison d’édition, mariée à un professeur de philosophie à l’université, avec deux enfants étudiants, une mère hypocondriaque et névrosée va voir – ô surprise ! – sa vie se déliter méthodiquement, pan par pan. Nul besoin d’en raconter plus, le récit est prévisible du début jusqu’à la fin. On pourrait donc s’attendre à une autre intention que de simplement nous raconter cette histoire. D’après la réalisatrice Mia Hanson-Løve, il s’agirait d’un parcours de libération qu’effectue sa protagoniste. Sans vouloir entrer dans un débat philosophique, la cinéaste ayant un avantage en la matière puisque ses parents sont profs de philo, il semble que la liberté se conquiert de manière volontaire et n’est pas une figure imposée par un entourage et un environnement qui le détermine… Isabelle Huppert en rajoute dans la confusion des genres – entre ce que l’on voit à l’écran et l’intention qui est mise dans le personnage- même si elle n’a pas tort sur le fond du sujet : « Nathalie trouve les réponses à l’intérieur d’elle-même, sa pensée, son intellect la nourrit. Pour moi, c’est un message d’espoir – les réponses aux problèmes de sa vie ne viennent d’autrui mais de soi-même.»

Un autre reproche que l’on peut faire et celui de la direction d’acteur. En effet, Mia Hanson-Løve a choisi Isabelle Huppert pour jouer ce rôle qui devrait passer par toute une série d’émotions, mais elle ne la dirige pas. Résultat, Isabelle Huppert joue Isabelle Huppert jouant son rôle. Elle s’en défend d’ailleurs, expliquant que « les sentiments qu’elle traverse, tout le monde les traverses dans sa vie qui s’en trouve part conséquent modifiée. oui, elle souffre, elle ne s’effondre pas. » Le doute est quand même permis, la manifestation de souffrance la plus convaincante étant celle ou Nathalie évoque son regret de ne plus aller dans la maison de son mari en Bretagne, associée aux souvenirs de ses enfants en vacances et du jardin luxuriant qu’elle y a créé. L’actrice ajoute : « elle a une force qui la fait vivre de façon déterminée face aux événements. Cela fait la modernité du personnage. » Soit…

Quoi qu’il en soit, si vous avez besoin d’un cours express de bouts de pensées philosophiques pour briller dans quelques dîners en ville, n’oubliez pas de prendre un carnet et un stylo pour noter au débotté quelques bonnes phrases lancées tout schuss toutes les 2 ou 3 scènes…

L’avenir de Mia Hanson-Løve ; avec Isabelle Huppert, André Marcon, Roman Kolinka, Edith Scob, sarah Le Picard, Solal Forte ; France, Allemagne ; 2016 ; 100 min.

Malik Berkati, Berlin

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