Berlinale 2016 – Compétition jour #4: Un belle journée de cinéma avec Cartas da Guerra, 24 Wochen, Quand on a 17 ans

Ce 4è jour de festival est notable : rare sont les journées de festivals où tous les films présentés en compétition sont susceptibles de gagner un prix. Aujourd’hui, pas de thème fil rouge mais 3 films de haut vol.

Cartas da Guerra

« Cette guerre ici fait de nous des insectes qui luttent pour leur survie ». C’est ce qu’écrit António, un jeune médecin militaire envoyé à la guerre coloniale que mène le Portugal en Angola, à sa femme enceinte restée au pays.
Á partir des lettres publiées par António Lobo Antunes, Lettres de la guerre, le réalisateur Ivo Ferreira met en scène sous une forme audio-visuelle époustouflante ces deux réalités parallèles dans lesquelles les deux protagonistes dépériraient s’il n’avait pas trouvé comme refuge cet île de mots sur laquelle ils se retrouvent et s’étreignent.
Le film, telle une élégie se fait l’écho du cycle de la vie et de la mort, des naissances et des exécutions, d’un monde affligé de souffrances et d’injustices mais aussi d’amour et de tendresse.

Miguel Nunes - Cartas da guerra | Letters from War

Miguel Nunes – Cartas da guerra | Letters from War

La beauté du film réside dans sa structure superposant les images du quotidien du jeune médecin avec la voix de sa femme lisant ses lettres – ou lui lisant celle de son épouse. De la force des mots à la matérialité des images, la conduite narrative est d’une grande intelligence : il n’y a pas que les gens sur le terrain des conflits qui souffrent, les effets psychologiques sur l’entourage sont parfaitement représentés par cette narration épistolaire.
Le film très esthétique, avec un magnifique noir et blanc aurait pu tomber dans un piège – celui de rendre la guerre belle. Ce n’est pas le cas, au contraire, ce parti pris est au service de la dénonciation des atrocités commises en temps de guerre, les plaies suintantes de sang dans la nuit et sur des peaux noires n’en ressortant que plus éclatantes.

Cartas da Guerra ; de Ivo M. Ferreira; avec Miguel Nunes, Margarida Vila-Nova, Ricardo Pereira; Portugal; 105 min.

24 Wochen

En voilà un sujet qui ne manquera pas de créer la controverse dans certains pays, et des discussions parmi tous les spectateurs qui le verront. En effet, cette histoire poignante ne peut laisser personne indifférent tant il touche à l’essence même de la société, celle du choix de donner la naissance ou non. Ici, il ne s’agit pas de simple droit à l’avortement mais du fait de pouvoir avorter lorsque la grossesse est déjà très avancée – voire jusqu’à son terme, lorsque l’enfant est atteint d’un handicap mental et/ou d’une grave maladie dont il devra subir les séquelles toutes sa vie.

Julia Jentsch - 24 Wochen © Friede Clausz

Julia Jentsch – 24 Wochen
© Friede Clausz

Astrid – une humoriste à succès, et son mari qui est également son manager ont une fille est attendent leur second enfant. Lorsqu’ils apprennent que leur enfant est atteint du syndrome de Down (trisomie 21), il décide de garder l’enfant et se lance avec entrain dans la préparation de l’accueil de leur bébé. Dans un stade plus avancé de la grossesse, les médecins découvrent en sus une malformation cardiaque chez l’enfant. Petit à petit, Astrid se pose des questions sur son choix alors que Markus lui n’envisage rien d’autre que de garder l’enfant. Le conflit qui apparaît dans la relation entre les deux protagonistes révèle bien d’autres choses que la seule décision morale et éthique qu’a à prendre le couple. L’idée de toujours et en tout temps parler d’une même voix, du couple fusionnel sont remis en question, les aspirations et point de vue individuels refont surface. Astrid (jouée avec beaucoup d’authenticité par Julia Jentsch) est soumise à des pressions de toute part – son rôle publique et le recherche constante de l’opinion publique de personnes à qui se référer en est une à côté du regard de ses amis ou sa familles. À la différence de Nathalie dans L’avenir en compétition hier et dont Isabelle Huppert et Mia Hanson-Løve vantaient la liberté alors qu’elle ne faisait que prendre acte de la réalité, Anne Zohra Berrached nous montre un personnage qui s’émancipe en reprenant la main sur ses décisions sans pour autant détruire la structure de son monde. Elle prend la responsabilité de décider sur la vie ou la mort en toute conscience – celle de la souffrance et du remord également. Beaucoup plus subtil et juste en tous les cas… et meilleur porteur d’espoir pour cette avenir qui manquait tant au film français.

24 Wochen (24 semaines) ; de Anne Zohra Berrached ; Julia Jentsch, Bjarne Mädel, Johanna Gasdorf, Emilia Pieske, maria Dragus; Allemagne; 2016; 102 min.

Quand on a 17 ans

…et bien, on se cherche et essaie de se frayer un chemin dans ce monde d’adultes qui s’ouvre à nous…
C’est ce qui arrive à Damien et Thomas, deux lycéens fréquentant la même classe et qui ne s’apprécient guère, c’est le moins que l’on puisse dire. Ils se regardent en chiens de faïences, s’insultent et se battent. Les deux adolescents vivent dans une région reculée du sud-ouest de la France, Damien – le fils d’une médecin et d’un militaire d’active – dans la vallée, Thomas – fils adoptif d’une famille de paysans – dans la montagne. En trois trimestres, leur relation va évoluer à mesure que les événements autour d’eux transforment leur quotidien et les font entrer dans l’âge adulte.

Ce film est intense, plein, d’une justesse qui ferait pâlir un papier à musique. Rien ne détonne, tout semble à sa place, dans le bon tempo. Le récit n’a rien d’original mais il captive, entraîne le spectateur dans son sillage ; plus que prévisibles, les enchaînements sont attendus. Une légèreté émane du traitement de cette histoire qui aurait pu facilement tomber dans le drame. Téchiné l’explique ainsi : « même quand il y a de la tristesse, je laisse les protagonistes rire. Je refuse la complaisance et me méfie du pathos que je n’aime pas beaucoup. Mais j’espère que cela n’enlève rien aux émotions. Je fais en sorte que ce qui affecte les gens ne soit pas trop plombant et écrasant.»

Corentin Fila, Sandrine Kiberlain - Quand on a 17 ans © Luc Roux

Corentin Fila, Sandrine Kiberlain – Quand on a 17 ans
© Luc Roux

Le choix des acteurs est également une réussite totale. Le rôle de la mère est remarquable dans le sens où elle n’est pas un faire-valoir à l’intrigue. « Je ne suis pas une mère prototype, je suis sans emprise et sans peur de ce que mon fils va vivre dans sa vie. Mon personnage a une vraie joie et une formidable complicité avec son fils, une écoute… la bonne distance. » La scénariste du film, Céline Sciamma ajoute que Marianne « n’est pas seulement une mère mais aussi une femme heureuse, c’est un personnage très actif, un vrai moteur du récit et pas un instrument du récit. C’est d’ailleurs elle qui va lancer la relation entre les Damien et Thomas. Nous l’avons écrit en pensant à Sandrine et à l’énergie vivante qu’elle pouvait lui insuffler. » C’est à cet égard l’un des meilleurs rôles de Sandrine Kiberlain.
Quant à Kacey Mottet Klein (Damien) et Corentin Fila (Thomas), ils sont stupéfiants de justesse, particulièrement dans leur façon de communiquer qui est très physique, la parole étant encore enfermée dans leur monde d’enfants. L’acteur suisse Kacey Mottet Klein – qui pour l’anecdote dans ce film est à nouveau L’enfant d’en bas, mais en France en bas est le en haut de la Suisse – explique que cela « a été un grand travail de composition et personnel sur soi-même à effectuer. C’était un vrai travail d’interprétation. » André Téchiné n’avait d’ailleurs pas vu le travail de l’acteur vaudois auparavant. « Je fais toujours des essais car j’ai l’impression que c’est la caméra qui décide pour moi. Quand je l’ai vu entrer et jouer sa scène avec sa grâce de débutant et sa façon d’être réactif et vibrant par rapport à ses partenaires, j’ai rapidement voulu mettre Kacey et Corentin dans le même cadre pour voir s’il pouvait y avoir interaction entre les deux et il y a eu comme de l’électricité dans la caméra. »

Une fois n’est pas coutume, il faut avouer : dans cette série de films français plus moyens les uns que les autres – pour certains indigents même – dont la France abreuve la Berlinale chaque année depuis plusieurs éditions, c’est de loin le meilleur. À date, avec Fuocoammare qui a ses raisons que les films iraniens avaient les années précédentes, c’est LE film oursérisable.

Quand on a 17 ans ; d’André Téchiné ; avec Sandrine Kiberlain , Kacey Mottet Klein, Corentin Fila, Alexis Lorent ; France ; 2016 ; 116 min.

Malik Berkati, Berlin                                      

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