Berlinale 2016 – Compétition jour #5: Smrt u Sarajevu / Mort à Sarajevo, Alone in Berlin, Chang Jiang Tu (Crosscurrent)

Du moyen, du mauvais et de l’excellent pour ce 5e jour de festival qui à mi-parcours de la section compétition n’a pas (encore) révélé de chef-d’œuvre mais dont la sélection tient pour l’instant la route.

Smrt u Sarajevu / Mort à Sarajevo

Basé sur la pièce de Bernard-Henri Lévy – Hotel Europe – le film de Danis Tanović, primé par l’Ours d’argent il y a 3 ans pour Epizoda u životu berača željeza (La femme du ferrailleur) et qui en 2002 a reçu un Oscar pour No Man’s Land, n’est pas une adaptation de la pièce mais son prolongement. Pour le réalisateur qui a beaucoup aimé la pièce, « un film n’est pas une pièce de théâtre. C’est pourquoi j’ai construit les personnages qui font tourner l’hôtel et/ou qui se trouvent dans les lieux. » Très bonne idée qui donne corps non pas à l’Europe, mais la Bosnie – ici ce serait plutôt dans Hotel Bosnia que nous nous trouvons, une sorte de Bosnie-Herzégovine miniature où le temps d’une après-midi se croisent en s’entrecroisent les maux d’une société qui n’en a pas fini de se chercher. Danis Tanović explique d’ailleurs gravement qu’en Europe occidentale nous vivons dans le futur alors que « nous, nous vivons toujours dans le passé. Je voudrais laisser l’histoire aux historiens et faire des films sur notre avenir. Mais cette société présente n’a pas d’avenir. Je veux faire changer les choses, c’est pourquoi ce film je l’ai fait pour les gens de mon pays. » L’actrice principale du film, Vedrana Seksan, enfonce le clou : « les gens vivent comme on le voit dans le film. Quoi qu’ils fassent, qu’ils entreprennent, même s’ils pensent pouvoir prendre leur destin en main, à la fin cela ne finit jamais bien. » Pour personnellement, ce qui a été important, c’est que Danis Tanović leur ait laissé « l’occasion de dire des choses qu’on ne dit jamais en Bosnie, du moins en public ». Izudin Bajrović, l’acteur principal, rajoute : « on a quasiment co-écrit nos scènes, car dans le script que nous avons reçu, il y avait les situations mais pas de dialogues. Cela nous a donné une grande liberté pour s’exprimer. »
Aujourd’hui 15 février 2015, la Bosnie-Herzégovine a officiellement demandé son adhésion à l’Union européenne. Cette ironie des circonstances n’échappe pas à Izudin Bajrović qui explique que Danis Tanović « veut ramener cet hôtel en Europe, comme la Bosnie veut elle aussi revenir dans l’Europe. »

Snežana Vidović - Smrt u Sarajevu / Mort à Sarajevo © Margo Cinema & SCCA/pro.ba

Snežana Vidović – Smrt u Sarajevu / Mort à Sarajevo
© Margo Cinema & SCCA/pro.ba

C’est un petit film – réalisé avec intelligence selon les moyens dont il dispose – qui traite d’un grand et grave sujet. Rien que pour cela, c’est bien qu’il ait été fait et qu’il soit vu.

De Danis Tanović ; avec Jacques Weber, Snežana Vidović, Izudin Bajrović, , Vedrana Seksan, Muhamed Hadžović, Faketa Salihbegovi , Edin Avdagić ; Bosnie-Herzégovine/France ; 2016 ; 85 min.

Alone in Berlin

Encore un film qui se base sur un roman, et quel roman ! Seul dans Berlin de Hans Fallada. Projet casse-gueule par excellence, Vincent Perez est tombé droit dans le piège : celui d’utiliser les poncifs cinématographiques qui jalonnent ce qui n’est pas un film de genre officiellement (mais s’il fallait un jour un cas d’école pour le décortiquer on pourrait prendre Alone in Berlin): la période nazie. Les plongées, contre-plongées spectaculaires alternent avec les procédés sonores à grands effets également attaché à ce genre. Alors oui les images sont belles et spectaculaires. Mais c’est froid, plat, aucune émotion ne passe, et ce n’est pas le fait des acteurs parfaits dans leurs rôles mais du manque de générosité et d’empathie du réalisateur qui s’applique à rendre une facture parfaite au détriment du cœur de son ouvrage. Ce qui est intéressant tout de même c’est la psychologie de Vincent Perez qui prend les devants par rapport à cette interprétation et la mure en expliquant : « je ne voulais pas d’un film trop stylé, je voulais trouver le juste équilibre entre esthétique et réalité ». Mais si quelqu’un ressent la réalité dans son film qu’il lève la main ! Il ajoute qu’il s’inspire beaucoup « du néo-réalisme italien, du cinéma allemand et des films russes. » Ce qui transparaît en réalité, c’est sa volonté d’être reconnu comme réalisateur, mais comme dit le proverbe : qui embrasse trop mal étreint…

Brendan Gleeson, Emma Thompson - Alone in Berlin | Jeder stirbt für sich allein Marcel Hartmann © X Filme Creative Pool

Brendan Gleeson, Emma Thompson – Alone in Berlin | Jeder stirbt für sich allein
Marcel Hartmann © X Filme Creative Pool

Ce qui est le plus dommage dans cette tentative, c’est d’avoir gâché la matière première du film, l’histoire des habitants d’une maison de Berlin en juin 40. On ne peut s’empêcher de penser que de l’Immeuble Yacoubian de Marwan Hamed – adaptation très réussie du livre éponyme de Alaa al-Aswany – à l’immeuble de la rue Jablonski, il y a un monde que Vincent Perez n’est pas prêt de franchir… Mais en même temps il faut reconnaître que la liberté artistique du réalisateur est également celle de ne se focaliser que sur un couple d’habitants de cet immeuble. C’est dommage, mais c’est son droit. Et bien évidemment, le choix s’est porté sur les personnages les plus héroïques, le couple Quangel dont le fils est tombé sur le front le jour où les Allemands font capituler la France. À partir de ce jour, ils vont faire acte de résistance, de manière aussi dérisoire qu’astucieuse : en écrivant des cartes postales de contre-propagande qu’ils déposent dans des différents endroits en ville. Très rapidement, ils vont avoir la police et la Gestapo à leurs trousses.

De Vincent Perez ; avec Emma Thompson, Norman Merry, Brendan Gleeson, Daniel Brühl, Katrin Pollitt ; Allemagne/France/Grande-Bretagne ; 2016 ; 97 min.

Chang Jiang Tu (Crosscurrent)

Voilà le film exigeant pour le spectateur mais splendide à regarder qui traditionnellement émerge à chaque Berlinale.

Il n’est pas évident d’entrer dans ce voyage sur le Yang-Tsé-Kiang. Il faut faire preuve de patience, se laisser entraîner au fil du récit et de sa poésie pour petit à petit se laisser emporter dans le sillage du jeune capitaine Gao Chun qui va partir sur son navire de charge pour libérer l’âme de son défunt père et partir à la recherche de la femme de sa vie. Mais toutes les femmes qu’il rencontre à toutes ses haltes sont la même personne, An Lu : un être envoûtant qui rajeunit à mesure qu’il approche de la source du fleuve.

Xin Zhi Lei - Chang Jiang Tu | Crosscurrent

Xin Zhi Lei – Chang Jiang Tu | Crosscurrent

Ce voyage est autant spatial que temporel, aussi poétique que réaliste, intérieur qu’extérieur. La matière naturelle des paysages incomparables a ce je-ne-sais-quoi d’apothéotique particulièrement dans les moments de lumière éthérée et dans le même temps, les rivages ou îles abandonnés ont quelque chose de menaçant. Le fil narratif est tenu par la lecture de poèmes d’un auteur inconnu que Gao Chun a découvert cachés dans le bateau, poèmes qui lui semblent destinés. Mais ce fleuve poétique n’occulte pas une réalité plus inquiétante et à cet égard le voyage devient également manifeste écologique. Sur ce point, c’est l’actrice qui joue An Lu, Xin Zhi Lei qui a les mots les plus justes : « Même en tant que Chinoise, j’en savais très peu sur le fleuve, si ce n’est comme tout le monde ses paysages majestueux. Avec ce tournage, je me suis rendu compte que le fleuve a changé, que ces biotopes ont été scindés, que certaines espèces ont disparu. Ce n’est plus le fleuve d’autrefois, millénaire et vénéré. Il a été soumis à la main de l’homme. » Le producteur du film Wang Yu ajoute que « le Yang-Tsé-Kiang a une signification très importante pour chaque chinois, mais on y a mis des barrages, instauré des réservoirs, des villes entières ont été ensevelies et, parfois, on voit même le sommet de bâtiment émerger de la surface de l’eau. Est-ce donc encore le même Yang-Tsé-Kiang ? Comment verront les générations futures ce fleuve en découvrant ces villes immergées ?
Cependant, ce qu’il se passe au niveau du personnage principal est totalement intemporel. Le film est montré de son point de vue que définit ainsi Yang Chao, le réalisateur : « Cet homme s’est perdu, il ne sait pas où est son âme, il est à sa recherche. Qin Hao qui joue Gao Chun va dans le même sens en parlant de son expérience personnelle lors du tournage : « Je ne connaissais pas le fleuve, j’en avais juste entendu parler. Sur sa rive j’ai pu ressentir ce qu’était vraiment le sentiment de solitude, mais aussi celui de la vie et de la mort. Le fleuve m’a profondément ému. J’ai changé pendant ce long tournage. J’ai l’impression d’avoir une nouvelle âme, où quelque chose de mon âme qui s’est révélé. Cela a été une expérience de vie. »

C’est également une belle expérience cinématographique à visionner…

De Yang Chao ; avec Qin Hao, Xin Zhi Lei, Wu Lipeng, Wang Hongwei, Jiang Hualin, Tan Kai ; République populaire de Chine ; 2015 ; 116 min.

Malik Berkati, Berlin                                      

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