Bruxelles vs BatmanVsSuperman

8h00. Je prends le bus pour me rendre à la projection presse de Batman vs Superman. Le bus, cet espace de bureau entre deux salles de cinéma. Je vois un premier tweet. Une journaliste belge cherchant des témoins à l’aéroport. Je me demande ce qu’il se passe. Un  crash ? Quelle drôle d’idée… par les temps qui courent, et bien que la probabilité pour les deux cas reste bien moindre que d’avoir un accident de la circulation, un attentat semble plus plausible qu’une catastrophe aérienne. Mais je n’y ai pas pensé. Peut-être parce que j’attends le prochain à Berlin, m’étonnant à chaque fois que cela ne soit pas encore advenu…

Très vite les alertes, les premières images. Et comme à chaque fois un instant de flottement entre l’impression d’irréel et la perception du réel.

8h45. Nous sommes le 22 mars. Le film sortira le 23 mars. Je dois signer une attestation d’embargo jusqu’à 23h00 du 22 mars. En temps normal, j’aurais demandé de préciser si cela était en heure UTC, mais ce matin je n’ai pas le cœur à faire mon malin. Une agente de sécurité veut me prendre mon téléphone intelligent. On ne badine pas avec la sécurité des copies de certains films étasuniens. Parfois même, il y a des fouilles puis des agents avec des jumelles spéciales contrôlent pendant le visionnement  qu’aucun délit ne se produit dans la salle… Cela m’agace et me fait marrer à la fois. Aujourd’hui, tout est dérisoire. Et absurde. Demain, cela m’agacera et me fera en même temps un peu marrer. Mais là, je lui annonce simplement qu’il vient d’y avoir un attentat à l’aéroport de Bruxelles. Elle devient livide. Elle est très jeune. Je n’ai pas fait attention. Les collègues reprennent leurs téléphones intelligents et vérifient. Elle me regarde et me dit sans vraiment s’adresser à moi : « Oh, mais la semaine prochaine je travaille à l’aéroport ! » On se regarde avec les collègues et en cœur, « mais non, rassurez-vous, pas à l’aéroport de Genève… ». Dérisoire je vous dis. Et absurde. Comme si ces paroles portaient une once de factualité. Rien n’a vraiment de sens tout à coup. On dit tout et n’importe quoi, juste pour faire lien, pour se rassurer collectivement. Dire que personne n’aurait parlé à cette agente de sécurité – l’ennemie qui nous prend notre extension de cerveau disponible – en temps normal. Et là, toute fragile dans son inquiétude portée sur la semaine prochaine, on essaie de la protéger avec ces mots en papier mâché. On se regarde à nouveau, gênés, on se précipite à lui rendre nos smartphones et on s’engouffre dans la salle pour 152 minutes.

Le film commence. Par une annonce de Zack Snyder, le réalisateur,  s’adressant avec beaucoup de politesse et de pédagogie à ces étranges personnes que sont les critiques de cinéma qui ont cette fâcheuse tendance à écrire, rendre compte, donner leur avis sur des films. En substance, Zack Snyder nous explique que nous sommes privilégiés de voir ce film avant tout le monde et que ce serait vraiment sympa de ne rien en raconter… Vœu exaucé: nous non seulement je ne raconterai rien, mais je n’en dirai rien non plus. Comme cela je ne risque pas de gâcher « l’expérience de ceux qui ne l’ont pas encore vu ». Je vais aussi peut-être changer de métier, passer de critique à communicant de cinéma, puisque c’est ce à quoi nous sommes de plus en plus contraints par tous les maillons de la chaîne industrielle cinématographique.
Juste pour parler de cinéma et de réalité, je profite de cette non-critique pour réitérer mon avis sur la 3D en général : alourdit le scénario, réduit les protagonistes à des formats de poupées (je vous dis pas quand ce sont des super-héros… mais chut, on a dit que je ne donne pas mon avis sur ce cas spécifique), ôte tout le bénéfice du visionnement sur grand écran (quand on voit à présent les salles qui se rénovent et investissent dans de magnifiques écrans incurvés, c’est vraiment du gâchis), mais surtout ne laisse aucune place au libre arbitre visuel du spectateur  – qui, au cinéma, souvent commande les autres sensations sensorielles et émancipe l’imagination –, le regard étant happé par la focale choisie par le réalisateur, corseté par cette directive narrative, emprisonné dans cette vision du monde.
Et tout cela pour quoi ? Pour donner du relief aux images ? Une « expérience » (les gens de cinéma des grosses productions aiment bien vendre leur marchandise sous le terme d’expérience…) de réalité ? L’illusion de lunettes universelles pour une « expérience » universelle ?
Au cinéma, pas besoin de lunettes pour ressentir l’étreinte de la pluie dans In the Mood For Love (Won Kar Wai, 2000) ou sursauter quand le jeune Luke Skywalker part à la recherche de R2-D2 et que tout à coup surgit dans ses jumelles un méchant Homme des Sables! (La guerre des étoiles, épisode IV : un nouvel espoir ; George Lucas ; 1977). Dans la réalité, pas besoin de lunettes factices pour voir la chair se déchiqueter et le sang gicler. La panique et la peur et les pleurs.
Dans la réalité comme au cinéma, un regard suffit. Le nôtre.

152 minutes plus tard, j’ôte mes fausses lunettes, reprends mon téléphone qui me dit qu’il y a eu un 2è attentat à Bruxelles.

22-03-2016_1

Il est 23h00. J’ai le droit de publier cet édito. Dérisoire. Et absurde.

Malik Berkati

Batman vs Superman: L’aube de la justice; de Zack Snyder; Ben Affleck, Henry Cavill, Amy Adams, Gal Gadot, Diane Lane, Laurence Fishburne, Jesse Eisenberg, Jeremy Irons; États-Unis; 152 minutes; 2016; sortie 23 mars 2016.

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