La Danseuse : sans ombre, pas de lumière

Il arrive parfois qu’un film d’honnête facture dans son ensemble, mais sans plus, arrive à marquer le spectateur et à lui procurer des sensations difficilement définissables mais prégnantes. La Danseuse entre dans cette catégorie-là.

Soko, Gaspard Ulliel - La Danseuse

Soko, Gaspard Ulliel – La Danseuse

Une inspiration nommée Soko

Sélectionné dans la section Un certain regard au dernier festival de Cannes, le premier film de Stéphanie Di Giusto y avait principalement fait parler de lui par la présence de Lily-Rose Depp dans la distribution. Discrépance flagrante entre pipolisation de tapis rouge et réalité de l’écran blanc – bien que cet état ne péjore pas de manière anticipée l’avenir de la jeune actrice qui, après tout, n’a que 16 ans et tout le temps de se faire un prénom qui fera oublier les facilités procurées par son patronyme. Car celle qui crève bel et bien cet écran est l’actrice et chanteuse Soko qui interprète – incarne plutôt – Loïe Fuller, fille de ferme étasunienne devenue icône de la Belle Époque et précurseuse de la danse contemporaine avec sa Danse serpentine et ses innovations scéniques, principalement le jeu de lumières, de miroirs et de projections. Elle sera d’ailleurs surnommée la « fée électricité », puisque c’est elle qui introduira ce mode d’éclairage dans la vie nocturne parisienne en l’imposant au cabaret de la ville qui n’est pas encore lumière et qui lui a ouvert ses portes en 1892, les Folies Bergères.

Et donc, pourquoi ce film accroche malgré ses imperfections ?

Peut-être parce que le genre biopic est de manière générale plus enclin, grâce au sujet préférablement charismatique, à faire oublier les longueurs et certaines lourdeurs scénaristiques. Assurément également au choix de l’interprète du rôle-titre qui doit, par définition, être la ligne de tension entre les deux génériques. Si la réalisatrice peine à mettre en marche le récit, à trouver un angle et faire des choix dans l’histoire qu’elle veut raconter, elle ne se trompe pas sur son actrice : Soko est Loïe. Peut-être même que Loïe est Soko. À certains moments, cette personnification engendre même un léger sentiment de malaise. Loïe est mal dans sa peau, elle n’est pas gracieuse, elle n’est pas danseuse mais par volonté, acharnement au travail, créativité, sens de l’innovation et intérêt aux sciences, la chenille devient pour quelques instants papillon avant de devoir, épuisée et physiquement cassée, retourner dans sa chrysalide et son état de pesanteur. Papillon éphémère, papillon de nuit, obligée de muer à chaque représentation avec sa cangue portée volontairement sur ses épaules. La force physique pour cacher la fragilité intérieure. Loïe en représentation humaine de la nymphe biologique. Loïe est tourmentée, se cherche, violente son corps et ses organes jusqu’à l’handicap. Pour l’art et la beauté.

Soko - La Danseuse

Soko – La Danseuse

En ce qui concerne les scènes qui figurent cet aspect de l’histoire de Loïe Fuller, il faut rendre justice à Stéphanie Di Giusto qui fait montre d’une très grande dextérité dans sa réalisation au cordeau sur les moments intenses d’interprétation de danses de La Loïe Fuller, rendant à la fois la magie de la danse et l’effort physique extrême nécessaire à l’exécution de la performance.
Dernière hypothèse qui n’exclut pas les autres : cette sensation de prévisible injustice que l’on ressent immédiatement à la rencontre sur l’écran de Loïe avec Lily-Rose, enfin Isadora, et l’envie de la secouer, de lui crier de ne pas se laisser mystifier par celle qui incarne la grâce, la légèreté, l’assurance de ceux qui se savent bien nés.

Soko, Lily-Rose Depp - La Danseuse

Soko, Lily-Rose Depp – La Danseuse

Isadora Duncan, libre, naturelle, lumineuse face à Loïe Fuller, introvertie, usant d’artifices, se réfugiant dans l’ombre de ses voiles. La place de l’une et de l’autre dans l’histoire de l’art était parfaitement prédéterminée  – ce film a le mérite de faire sortir de l’ombre Loïe Fuller, la danseuse consumée, et de mettre sous les projecteurs Soko, l’actrice incandescente.

De Stéphanie Di Giusto; avec Soko, Gaspard Ulliel, Mélanie Thierry, François Damiens, Lily-Rose Depp; France; 2016; 108 minutes.

Sortie Suisse romande : 28 septembre 2016 – Allemagne : 3 novembre 2016 – Suisse alémanique : 10 novembre 2016.

Malik Berkati

© j:mag Tous droits réservés

Advertisements

About malik berkati

Rédacteur en chef j:mag

Laisser un commentaire

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Changer )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Changer )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Changer )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Changer )

Connecting to %s

%d bloggers like this: