Berlinale 2017 compétition jour #2: On Body and Soul (Testről és lélekről) / The Dinner/ T2 Trainspotting

Une Berlinale qui commence comme cela (si on oublie le film d’ouverture), on en voudrait plus souvent ! Cela fait des années qu’à j :mag on vous parle de l’importance des horaires des films présentés en compétition… ce vendredi 10 février en est l’exemple parfait : à 9h, un film tout à fait « oursisable » (nous ne sommes qu’au 2è jour, mais il en a toutes les qualités), à midi un film à stars – souvent étasunien –parfaitement convenu (ce sont eux aussi qui donnent aux critiques les plus gros dossiers de presse, ici 45 pages, histoire que le résultat public soit le plus uniforme possible vraisemblablement) et à 15h30 un film en compétition à vedette(s) et pouvant concourir avec celui de 9h ou hors compétition qui réjouit les pupilles.

On Body and Soul (Testről és lélekről)

Le blanc de la neige, le sang des abattoirs. Le rêve et la réalité. La nuit et le jour. La profondeur et la surface… Le corps et l’âme. Voilà par quels contrastes passe la réalisatrice hongroise Ildikó Enyedi pour revisiter le genre de la comédie romantique, l’humour et la romance s’avérant bien éloignés des standards hollywoodiens, si ce n’est que tout semble bien improbable ici aussi. Mais qu’importe. Il est tellement délicieux de se laisser entraîner dans une autre dimension où la rencontre entre deux êtres se fait dans leurs rêves sans qu’ils ne se reconnaissent dans leurs jours.
Mária est la cheffe du contrôle qualité dans un abattoir, Endre lui est le directeur financier de l’entreprise. Ces deux individus sont marginaux, lui car il est chef mais aussi handicapé d’un bras, elle parce qu’elle a un comportement autistique. La réalité est un lieu qu’ils traversent de manière obligée mais dans lequel ils évitent le plus possible de s’arrêter et surtout de créer du lien. Par un concours de circonstances, ils réalisent qu’ils rêvent la nuit de la même chose : lui qu’il est un cerf dans la forêt, elle qu’elle est une biche. Les actions des deux animaux sont en tous points semblables dans leurs rêves respectifs. Et puisque le cerf se tient auprès de la biche dans la forêt enneigée dans le vécu onirique, il semble naturel qu’Endre et Mária en arrivent à s’assoir l’un en face de l’autre à la cafétéria de l’abattoir dans le présent à construire.

Testről és lélekről | On Body and Soul

Testről és lélekről | On Body and Soul

La réalité est brutale, violente, viscérale comme les scènes extrêmement crues des pratiques d’abattage – âmes sensibles, prévoir de détourner le regard quelques fois, rien ne nous est épargné – mais elle est aussi douce, sensible et intime. C’est ce que les deux protagonistes vont apprendre à mesure qu’ils émergent à la réalité. Les deux animaux sont libres dans la forêt magique du rêve, empêchés (certains diront handicapés) dans le trivial du quotidien. La réalisatrice insiste toutefois sur un point, puisque la question de la métaphore se pose assez rapidement au spectateur : « Je voulais communiquer un état d’esprit, un état de l’âme, la profondeur du sentiment de la passion mais en aucun cas je n’ai voulu que mon film soit une métaphore. En fait je voulais exprimer quelque chose de très simple : chacun de nous a un trésor en lui. » Ce trésor, c’est Mária qui a le plus de difficulté à l’exhumer. Et à cet égard, le travail d’actrice d’Alexandra Borbély est très convaincant. « Tout devait se passer en profondeur, dans son âme » explique-t-elle. «  La difficulté était que tout devait se réaliser au dessous de la surface, se refléter dans son regard. Je joue très peu en fait. Ce que j’ai dû faire, c’est me mettre dans sa peau, me transformer, m’observer moi-même, me regarder dans le miroir pour rester à l’intérieur de ce rôle. Dès que je le quittais un peu, Ildikó me remettait dedans. »

Le travail de caméra est un personnage en lui-même. La cinématographie est exceptionnelle, elle débarrasse le récit du bavardage qui encombre bien souvent les films qui veulent trop dire au lieu de montrer, en une succession rapides de séquences qui explique l’état de leur vie actuelle (plan serré sur une brosse à dent, la table de la cuisine, etc). L’alternance des points de vues, des perspectives et des focales provoquent de belles ruptures de rythmes dans la narration, guident le regard vers l’essentiel tout en laissant des espaces de respirations, sorte d’interludes marquants la progression du récit.

La moralité de cette fable clinique pourrait être : avant de se réaliser, il faut s’apprivoiser. Soi-même avant de pouvoir rencontrer l’autre.

De Ildikó Enyedi ; avec Alexandra Bobérly, Géza Morcsányi, Réka Tenki, Zoltán Schneider, Ervin Nagy, Itala Békés, Éva Bata ; Hongrie ; 2017 ; 116 minutes.

The Dinner

Et bien les voilà nos premières vedettes de la 67è édition du festival : Richard Gere, Laura Linney, Steve Coogan et Rebecca Hall. Une chose qu’on ne peut pas leur enlever : le talent. Particulièrement la maîtrise de Laura Linney, malgré les apparences puisque celui qui tient le crachoir de ce film qui se gave de paroles et tirades jusqu’à la nausée est Steve Coogan, qui joue un personnage qui ne va cesser de monter en puissance et en importance tout au long du film et divulguer le plus de facettes de sa personnalité.

The Dinner est basé sur le roman éponyme de l’écrivain Herman Koch et reprend sa structure, l’histoire de départ et le caractère des personnages, le tout transposé aux États-Unis. Ah les États-Unis et leurs « étasunitudes », ses fondamentaux de péché originel (ici la guerre civile, plus particulièrement la bataille de Gettysburg), de rédemption, de faute/culpabilité, de 2è chance (surtout pour les nantis s’entend), etc. Il en dégouline de partout dans ce film. Pour ne rien arranger, les dialogues sont au cordeau, acérés, truffés de bons mots, de tirades infaillibles… la perfection travaillée mille et mille et encore mille fois dans le cinéma (ou la télévision) d’outre-Atlantique tant est si bien qu’elle est devenue quasiment insupportable dans son artificialité éculée et finit par n’apporter qu’ennui et accablement. Pour parachever la torture, et pour qu’on comprenne bien le propos, tout est répété à l’infini : les phases de délires historiques de Paul, les phases « mater dolorosa » de Katelyn, les phases politicien affairé et préoccupé de Stan, les phases femme-mère-pilier de Claire. Et pompon sur la cerise du gâteau, le gag récurrent du rituel de présentation des plats (oui parce qu’il ne faut pas l’oublier, c’est un dîner, même s’ils ne mangent pas beaucoup, certainement car dans ces milieux on apprend à ne pas parler la bouche pleine…) et le ridicule qui ne manque pas d’aller avec lorsque le restaurant est l’un des plus huppés avec un chef certainement français qui a le don d’assembler les ingrédients les plus improbables, ce dernier élément reflétant probablement une certaine réalité…

Steve Coogan, Laura Linney - The Dinner © 2016 Tesuco Holdings Ltd

Steve Coogan, Laura Linney – The Dinner
© 2016 Tesuco Holdings Ltd

Au fond l’histoire n’est pas mauvaise et les personnages a priori intéressants. Stan Lohman (Richard Gere) est un politicien qui se présente au poste de gouverneur. Il a invité son frère Paul (Steve Coogan), qui souffre de troubles de la personnalité, et sa femme Claire (Laura Linney) a un dîner avec sa femme (Rebecca Hall) dans un restaurant select qui va devenir la scène où le dénouement d’un drame qui concerne les enfants des deux couples doit avoir lieu. Ils ont commis un horrible crime et la question qui se pose à eux, puisque les enfants n’ont pas été découverts : faut-il les dénoncer ou non ? Même si elle n’a rien d’originale, cette intrigue permet facilement de faire monter la dramaturgie et de révéler les ressorts profonds qui dirigent les actes des protagonistes. Le péché cinématographique d’Oren Moverman est ici de tenter de mystifier le spectateur au lieu d’aborder son sujet avec un peu plus de modestie et de simplicité.

D’Oren Moverman ; avec Richard Gere, Laura Linney, Steve Coogan, Rebecca Hall; USA; 2016; 120 minutes.

T2 Trainspotting (hors competition)

Que ce soit clair une bonne fois pour toute: ce film n’est pas une suite au légendaire Trainspotting de 1996. C’est ce que ne cesse de proclamer son réalisateur Danny Boyle à chaque évocation de ce mot, et force est de constater qu’il n’a pas tort.
Tout d’abord, parce que faire une suite, dans le terme premier de ce terme, avec les mêmes personnages et acteurs 20 ans plus tard, n’est pas chose aisée comme le démontre la franchise Star Wars obligée de jouer de l’espace-temps pour mettre en ordre ses épisodes…
Mais surtout car Trainspotting a été un marqueur générationnel, le cliché animé d’un siècle qui s’achève. Comme le dit Jonny Lee Miller qui joue Simon, « ce que représente Trainspotting, c’est un ensemble d’éléments qui se sont mis en place au bon moment. Cela ne peut pas fonctionner une seconde fois. » C’est pourquoi ceux qui attendent un revival de ce film vont être déçus : nous sommes entrés dans un nouveau monde et si – pour reprendre le poncif – l’histoire se répète, le présent lui se renouvelle.

Ewen Bremner, Ewan McGregor, Jonny Lee Miller, Robert Carlyle - T2 Trainspotting © Sony Pictures Releasing GmbH

Ewen Bremner, Ewan McGregor, Jonny Lee Miller, Robert Carlyle – T2 Trainspotting
© Sony Pictures Releasing GmbH

Pour dépasser cette difficulté de reprendre l’histoire de ce groupe de 4 amis-junkies d’Edimbourg complètement barrés dans le milieu des années 1990, Danny Boyle explique qu’il a voulu faire « un film indépendant qui devait faire conversation avec l’original, tout comme les personnages et les acteurs devaient prendre langue avec ce qu’ils étaient il y a 20 ans. » C’est ainsi que l’on retrouve Mark Renton, Simon, Spud et Frank Begbie toujours habités par la trahison perpétrée par Mark il y a 20 ans lorsqu’il a disparu avec les 16’000£ de l’héroïne volée et revendue. Mark réapparaît à Edimbourg mais les retrouvailles sont violentes et passent par le physique car ils ne peuvent pas se retrouver par la parole. Il leur faut libérer la tension pour pouvoir remettre du lien entre eux et raccrocher à leurs vies respectives dont ils portent les désillusions.

Bien sûr, T2 n’est pas le météore cinématographique qu’était le film de 1996. Il n’en porte ni la subversion ni l’énergie désespérante de l’autodestruction, si ce n’est le personnage de Begbie qui a passé 20 ans en prison et semble avoir gardé intactes ses velléités criminelles. Pourtant même lui finira par dire, totalement désabusé, à sa femme : «  Le monde change, n’est-ce pas, même si nous on ne change pas. » Et effectivement, ils sont restés les mêmes, ce qui est rassurant pour ceux qui les ont connu et qui ont vieilli avec eux, et drôle pour les plus jeunes qui peuvent rire de bon cœur aux tribulations de cette génération. Ce que renvoie cette bande de pieds nickelés n’est pas désespérant, tout au moins d’un point de vue conformiste, car il n’y a pas transmission : leurs enfants habitent chez leurs mères, sont bien habillés et coiffé, sages et rangés, et veulent faire des études… Leurs vies semblent mieux parties sur leurs rails que celles des rails de coke de leurs pères – il sera bien sûr moins drôle et cela demandera plus de travail créatif pour de faire un film sur eux…

Ewan McGregor, Robert Carlyle - T2 Trainspotting © Sony Pictures Releasing GmbH

Ewan McGregor, Robert Carlyle – T2 Trainspotting
© Sony Pictures Releasing GmbH

T2, par ailleurs, c’est du grand cinéma. Danny Boyle ne peut plus être aussi subversif, même s’il reste un peu trash, juste ce qu’il faut pour le présent policé, mais il peut continuer à jouer de son art. On ressent la jubilation de la caméra, des focales, des angles et perspectives, du jeu des couleurs, de l’inclusion des images qui imbrique avec agilité le film original dans son pendant actuel.
Une fois la période Disney passée, il n’y a pas beaucoup d’occasions pour les parents de partager un moment de complicité devant un grand écran avec leurs (grands) enfants, cette comédie trépidante, avec une musique entêtante, peut-être l’élément qui fait le mieux lien entre les générations, en est une !

De Danny Boyle ; avec Ewan Mc Gregor, Ewen Bremner, Jonny Lee Miller, Robert Carlyle, Anjela Nedyalkova,Kelly Mcdonald ; Grande-Bretagne ; 2017 ; 118 minutes.

Malik Berkati, Berlin                                      

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