Berlinale 2017 – Panorama : Combat au bout de la nuit

Ce film documentaire qui a la particularité de durer 285 minutes s’ouvre une scène proprement hallucinante qui donne le ton de la forfaiture dont a été victime la société grecque depuis la crise économique mondiale de 2008. Pendant plusieurs minutes, des images de la ville la nuit se succèdent avec en bande-son le président de la session du 12 septembre 2013 de l’assemblée grecque, Kiriakos Virvidakis, qui énumère une série incroyables d’articles qu’il déclare votés alors que la députée de Syriza Zoe Konstantopoulou s’oppose  a lieu en répétant inlassablement que ce qui se déroule est une honte, que rien n’est voté. Cette scène emblématique du délitement politique en Grèce et des dysfonctionnements généraux qui en résulte nous ouvre le chemin qui nous mènera en un peu de 5 heures à appréhender à l’échelle de l’humain ce que nous suivons depuis des années de manière abstraite à travers les médias et les rapports des décisions et des sommets internationaux.

Pour ce faire, le documentariste québécois Sylvain l’Espérance nous met au cœur de différentes problématiques à travers le destin des 595 femmes de ménage du ministère des Finances ont été mises à pied au mois de septembre 2013, de réfugiés Africains, Afghans ou Syriens, de médecins volontaires pour travailler dans une clinique essayant de pallier un tant soit peu l’effondrement du système de santé, de dockers au chômage. Il donne une voix et surtout un visage à ces femmes et ces hommes qui ne sont pour les décideurs de ce monde que des chiffres additionnés dans la colonne des pertes, puisque dans celle des profits, la notion d’être humain singulier est rayée. La grande réussite de ce film polyphonique, c’est qu’une fois le générique de fin est passé et que l’écran redevient noir, on se rend compte que tous ces destins, toutes ces réalités de ceux que l’on a accompagné pendant ces quelques heures nous racontent la même histoire : nous sommes tous sur le même bateau, nous accostons sur la même île de la vie et il n’y a que quelques privilégiés qui vivent hors sol. Évidemment, refaire en 2017 ce constat maintes fois fait dans les différentes périodes de l’histoire humaine n’apporte pas de solutions. Il permet simplement de regarder et faire face à cette réalité. Et comme on le sait, regarder les choses, c’est en prendre conscience. Et prendre conscience, c’est la première étape à la réflexion et l’action de résistance.

Combat au bout de la nuit | Fighting Through the Night © Sylvain L'Espérance

Combat au bout de la nuit | Fighting Through the Night
© Sylvain L’Espérance

Entrevue avec Sylvain l’Espérance

Votre film a un format pour le moins exigeant avec ses 285 minutes. Cependant il est divisé en 3 chapitres. Est-ce que cela est fait pour un passage à la télévision en épisodes ?

Le film n’a pas été pensé pour une diffusion à la télévision bien que je n’y sois pas du tout opposé. Les trois parties se sont imposées au fil des allers-retours entre tournage et montage.
La première partie se clôt sur un moment clef de la lutte des femmes de ménage, de leurs multiples confrontations avec la police.  Cette partie, tournée entre février et juillet 2014, au moment où la Grèce était gouvernée par une coalition réunissant les partis Nouvelle Démocratie et le Pasok, forme l’assise du film en se concentrant sur des luttes singulières et des portraits intimes.
La deuxième partie, tournée entre septembre 2014 et mars 2015, est aussi constituée de rencontres individuelles, mais celle-ci s’ouvre peu à peu au sentiment qui a habité le peuple grec lors de l’arrivée au pouvoir de Syriza et de la longue et âpre négociation avec la troïka.
La troisième partie débute au moment de la capitulation du gouvernement Tsipras, au lendemain du référendum contre les mesures économiques imposées à la Grèce par la troïka. Le film se termine sur la période qui a vu arriver des centaines de milliers de réfugiés en Grèce.
Chacune des trois parties est traversée par un moment précis de l’histoire récente de la Grèce, alors que le film dans son ensemble est orchestré par de constants mouvements allant du singulier vers le pluriel, entremêlant destins personnels et réflexions politiques.

Personnellement je trouve la longueur tout à fait justifiée mais je vous avoue qu’entre les critiques présents à la projection de presse, il y a eu une grande discussion. Pensez-vous que ce genre de format a ses chances dans les salles de cinéma ailleurs que dans les festivals ?

Il y a un défi pour les salles, c’est évident. Le film propose une expérience hors du commun, de par sa durée d’abord, mais aussi parce que c’est une œuvre de cinéma portée par des textes poétiques et des chants saisis dans le mouvement du réel. Sa temporalité s’est imposée comme une nécessité pour arriver à toucher la complexité du monde en jeu à ce moment-là.

Vous avez tourné sur deux ans : quel a été le déclencheur de ce projet ?

J’ai fait d’abord une recherche sur les lendemains des révoltes dans les pays méditerranéens. Je voulais voir dans un même film ce qui circule entre les révolutions des pays arabes et les révoltes des pays du sud de l’Europe. Mais cela aurait fait un film de 15 heures!
Lorsque je suis arrivé en Grèce, j’ai senti que le pays était tout entier hanté par ces questions, avec la présence des Syriens, des Kurdes, des Tunisiens, des Irakiens, des Afghans, tous ces réfugiés qui côtoyaient les Grecs en lutte dans la rue. C’est alors que j’ai choisi de faire le film uniquement en Grèce.

Saviez-vous dès le départ que cela serait un projet au long cours ?

Je savais que ce film demandait une longue présence en Grèce. Comme je produis moi-même mes films et que je fais la caméra, le son et le montage, je peux me donner ce temps. Mais je ne pouvais pas prévoir l’élection de Syriza, la négociation avec la troïka, la capitulation après le référendum de juillet 2015 et l’arrivée des réfugiés tout au long de l’année 2015.
Même si je n’aborde pas ces événements comme un film d’actualité, le film est néanmoins traversé par tout ce qui a marqué cette période mouvementée. La durée du film et ma présence en Grèce s’est constamment ajustée à ce qui se passait là-bas et à ce qui se transformait dans la vie des protagonistes du film.

Avez-vous tout de suite eu l’idée de montrer les lignes de croisement des crises économiques, sociales et celle des réfugiés ou cela s’est-il dessiné au fil de l’avancement du tournage ?

Une des premières lignes que j’ai écrites disait à peu près ceci: filmer la crise grecque avec le regard des réfugiés. Alors qu’on assiste à une recolonisation du monde qui n’épargne plus les pays occidentaux, on ne peut que reconnaître ce qui relie entre eux les dépossédés du monde et la puissance politique que ceux-ci représentent. La Grèce est un laboratoire où se met en place le nouveau capitalisme de prédation. C’est là aussi que peut naître une pensée du commun qui entre en collision avec les forces tristes à l’œuvre aujourd’hui.

Est-ce que vous avez suivi vos protagonistes après la fin du film ? Je pense bien sûr aux employées du ministère des Finances mais aussi aux réfugiés, particulièrement Abdallah et Sekou.

Je suis retourné Grèce à deux reprises depuis la fin de tournage. Lors de mon dernier séjour, j’ai présenté le film aux protagonistes, les femmes de ménage, les hommes du port. J’ai aussi revu Abdallah, le réfugié politique, qui est toujours dans la rue. Alors que ses papiers sont en règles, il attend toujours le passeport qui lui permettra de voyager, en principe, là où il veut en Europe. Mais il croit s’être fait couper l’herbe sous le pied par l’arrivée importante de réfugiés en Grèce en 2015.
Quant à Sekou Djabi, j’ai eu de ses nouvelles de lui un an après ma première rencontre avec lui. Il était en Serbie. Sipan, le réfugié kurde est maintenant installé en Norvège.

Combat au bout de la nuit | Fighting Through the Night © Sylvain L'Espérance

Combat au bout de la nuit | Fighting Through the Night
© Sylvain L’Espérance

De Sylvain L’Espérance ; Canada ; 2016 ; 285 minutes.

Malik Berkati

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Rédacteur en chef j:mag

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