Tramontane du Liban: celui qui vient de derrière la montagne

Il est des vents qui rendent fous, des vents annonciateurs de mauvais temps ou d’augure, des vents brûlants ou glaciaux qui brouillent la vue, enragent les cieux, plombent les nuits ; il est de petits vents frais ou chauds et légers qui soulagent de la canicule, du frimas, qui portent les oiseaux et pollinisent le printemps, qui bercent les petits nuages blancs des imaginaires, qui allument la lune et ses étoiles. Il est des vents comme des souffles, la vie s’y engouffre autant que la mort.

Le Liban : un dédale d’histoires

La tramontane au Liban, c’est comme partout le nom d’un vent, mais c’est également le terme qui décrit celui qui vient de derrière la montagne… un étranger donc.
Rabih est on ne peut plus intégré à son environnement : jeune musicien aveugle, il vit avec sa mère, proche de son oncle dans une petite ville. Il travaille dans un centre pour aveugle et chante dans son chœur. Lorsque le groupe est invité à l’étranger pour effectuer une tournée, Rabih doit faire un passeport. C’est là qu’il s’aperçoit que le papier censé définir son identité est en réalité un document falsifié. Commence alors pour le jeune musicien un jeu de pistes qui le mènera d’un bout à l’autre du Liban à la recherche de son identité.

Julia Kassar, Barakat Jabbour – Tramontane
©ALFILM

Ce premier long métrage de fiction de Vatche Boulghourjian ne manque pas de qualités, qu’elles soient artistiques, métaphoriques et universalistes. En effet, cette tramontane bien ancrée dans le pays du Cèdres, ne connaît cependant pas de frontières, comme tous les vents. À suivre la quête de Rabih, on plonge directement dans la complexité du Liban, ses différents peuples et religions, son rapport à son histoire qui se morcelle dans les mensonges, les négations et les recoins de culpabilités autant collectives qu’individuelles. Mais en filigrane se lit l’histoire commune et mainte fois répétée des nations qui doivent se reconstruire après une guerre civile, souvent incapables de faire face à leur passé déchiré.

En quête d’identité

Peut-être plus que d’une métaphore, il faudrait peut-être parler d’un miroir du secret entre la famille et la société, secret qui pourrit les fondements identitaires et engendre de la violence dans les rapports à soi et aux autres. Pour régulariser sa situation, il existe une solution pour Rabih : laisser son oncle régler le problème. Mais une fois le doute instillé, le jeune homme n’aura de cesse de vouloir connaître la vérité. Malgré tous les culs-de-sac  dans lesquels il échoue, il ne renonce pas et continue à enquêter, tel un détective, sur sa propre histoire. Il est prêt à affronter n’importe quelle vérité, pourvu qu’elle révèle le chaînon manquant à celui qu’il est devenu aujourd’hui et surtout l’élément porteur de ce qu’il pourra être demain.

Tramontane
©ALFILM

Rabih est aveugle et musicien/chanteur mais Vatche Boulghourjian n’utilise pas tant l’ouïe comme sens exacerbé et compensateur, mais plutôt la musique comme un sens supplémentaire – un sens commun et cosmopolite faisant lien avec tout un chacun. Bien sûr, l’aveuglement est ici aussi une image tout comme le sont les tâtonnements de Rabih pour recomposer le puzzle de ses origines. Pour tous les protagonistes, il est question de la dialectique mensonge/vérité, mais bien entendu, les réalités sont toujours confuses, mêlées, incertaines. La vérité est ailleurs, c’est bien connu, elle peut même se cacher dans un hôpital psychiatrique…
Ce qui pourrait paraître un peu lourd dans le filage de ces métaphores prend tout son sens devant un public européen qui a besoin d’être guidé dans les méandres de l’histoire singulière, et méconnue hors des grandes lignes, de ce minuscule pays à la confluence de toutes les poudrières régionales.

Le rôle de Rabih est interprété par Barakat Jabbour, lui-même chanteur, percussionniste et violoniste, de très belle manière et c’est avec facilité que l’on suit ce jeune homme dans son voyage intérieur comme dans celui qu’il effectue dans ce Liban aux magnifiques paysages qu’il ne voit pas mais que le réalisateur nous laisse apercevoir en même temps que toute l’affection qu’il leur porte.

Barakat Jabbour et son groupe – Tramontane
©ALFILM

La recherche d’identité – qui n’est pas fixe mais faite de liens qui se font et se défont – comme celle de la vérité n’a pas vocation à casser les choses, à séparer les gens mais au contraire à établir les conditions nécessaires aux retrouvailles, à la guérison et au vivre-ensemble. La paix et la réconciliation passent par le fait de savoir. C’est du moins ainsi que l’envisage Rabih, et il est fort à parier qu’il n’a pas tort.

De Vatche Boulghourjian; avec Barakat Jabbour, Julia Kassar, Toufic Barakat; Liban, France, Qatar ; 2016 ; 105 min.

Le film est présenté à la 8è édition du Festival arabe de Berlin – ALFILM

Malik Berkati, Berlin                                      

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